Au lecteur paresseux qui voudrait se dispenser de lire la suite

Chaque jour veut une paresse nouvelle. Car la paresse est moins un état qu’une activité. On n’est pas paresseux, mais on le devient, à force d’exercice. La paresse doit se réfléchir dans son agir propre pour essayer de se réaliser. Si les occasions sont multiples pour s’exercer, on le verra, il reste que l’écriture est privilégiée lorsqu’il s’agit de recueillir cette expérience de soi. Mais alors, l’exercice apprend au paresseux qu’il lui faut œuvrer à une forme d’écriture propre qui permette de déployer son agir sans le disperser. La paresse veut parfois une certaine concentration. Les textes qui suivent ne sont que les paresses dans lesquelles reposent (par écrit) mes efforts pour paresser. Sans doute, il est peu de ces fragments que j’appelle paresses qui soient pleinement aboutis, mais c’est au lecteur de juger s’ils remplissent bien leur office, s’il trouve dans ces bribes quelques échos à sa propre expérience, ou si elles éveillent en lui des volontés nouvelles. Je salue par avance tous ceux qui s’endormiront en me lisant, couvrant leur visage de ces pages entrouvertes. J’aurais quelque sentiment d’utilité si cet ouvrage pouvait servir de paupière à l’occasion d’une sieste au soleil, je serais touché s’il était placé sous l’oreiller, comme un objet familier, qu’on garde à portée de main pour s’endormir, qu’on oublie délicatement et qu’on retrouve avec plaisir.

Chaque jour veut une paresse nouvelle. J’ai donc essayé d’en écrire le plus souvent possible, même s’il m’est arrivé parfois d’interrompre cet exercice. Puis ces miettes, ces pensées détachées qui ne tenaient ensemble que par l’acte d’une lecture rétrospective, j’ai voulu les reprendre, comme un nouvel exercice, moins pour leur donner une fausse unité systématique, que pour me donner les moyens, plus tard, de paresser à nouveau. Comme ces paresses n’ont pas été écrites à la suite, je sais qu’il est difficile d’entrer en chacune d’elles et, dans un même moment, de les suivre, de les enfiler. La forme décousue de l’ensemble ne sera pas un défaut si elle suscite le besoin de s’arrêter, ou de revenir. C’est de toute façon un moyen de ralentir la lecture qui n’est pas hors de propos.

Mais toutes ces remarques préliminaires sont déjà trop longues et fatigantes. Lecteur, sois sans indulgence pour l’auteur, et oublie ses explications, qui relèvent souvent d’une introspection maladive, abandonne-toi à la paresse et, vaillant à ton activité, recueille dans ces textes ce qui peut faire l’objet d’une véritable paresse ; laisse le reste, et tu auras ton manuel.




Puissance

Puissance de la paresse : la persévérance dans la paresse.


Puissance réfrénée

Chacun tend à la paresse autant qu'il le peut. Mais tous ne peuvent pas déployer cette vigueur et accroître sa puissance fondamentale. Nombreux sont les hommes qui sont tenus par des forces qui travaillent en eux à dévier de son cours l'effluve de la vie. Corps désorganisés, esprits torturés qui alimentent sans cesse les tourments de l'existence.


Pause

On aurait sans doute pu se contenter de la première maxime, et faire l'économie d'un discours savant trop loquace. Un livre d'une ligne, n'est-ce pas à la mesure de la paresse ? Et puis, dans cette langue théorisante le poète perd ses vers. L'écriture alambiquée réfrène la puissance de l'écriture paresseuse.

Continuons quand même un peu, essayons de reprendre le fil qui s'enfuit sous les mots, distillons quelques paroles en oubliant un temps ces scrupules... Il faut faire confiance au lecteur qui saura réduire la langueur d'une parole trop affectée pour en tirer l'esprit, pour y trouver de quoi affermir sa propre force.


Sommeil

On vit aussi lorsqu'on dort ; vérité cruelle, insupportable pour ceux qui ne peuvent pas dormir parce qu'ils ne savent pas vivre. Incapables de vivre leur sommeil, ils dorment de lièvre, les yeux ouverts. Ce manque de savoir-vivre fait d'eux des mauvais coucheurs : ils retournent contre les autres leur ressentiment pour leur donner la malnuit.


Se libérer de la moralité

Il y a plus de volonté qu'on ne croit dans la paresse. On ne se laisse pas aller à la paresse, on l'exerce à force de libérations, chaque moment de repos véritable est une conquête fragile. Ceux qui pensent que la paresse est un laisser-aller doivent d'abord se libérer de ce préjugé qui les empêchera toujours de s'abandonner vraiment.


L'éveillé

Celui qui sait fermer les yeux.


Vertus

La paresse est mère de toutes les vertus, car elle nous rend disponible pour les découvrir toutes.


Assis

«La position assise est pour les fonctionnaires», dit Martin du Gard. Il faudrait ajouter: les fonctionnaires de la vie qui ne savent pas se reposer dans la vie pour en cueillir les fruits. Être assis, c'est être bienséant, c'est devenir chaise. Jamais le fonctionnaire ne s'allonge et ne plonge dans l'existence : il se couche bien, tous les soirs, enfilant son pyjama comme on met son costume, son uniforme. Il dort en chien de fusil, en chaise de garde des convenances sociales. Cet homme ne connaîtra le repos qu'éternel. En attendant, les assis resteront toujours à leur place - assis soient-ils - et la vie administrée n'aura jamais l'aspect accueillant d'un bordel où l'on peut s'allonger.


Dépense

Le désœuvré s'acharne à acquérir pour combler vainement le vide de son désœuvrement. L'effort du paresseux n'est que dans la dépense et sa richesse est inépuisable. La vie n'est pas un poids pour celui qui sait décharger ; elle est un fardeau pour les autres.


Fatigue

La langue française a un mot utile pour distinguer la fatigue du paresseux de celle du désoeuvré : la flemme.


J'ai la flemme

Il y a dans la flemme comme une humeur qui peut devenir un tempérament, quelque chose de physiologique qui peut devenir une complexion durable lorsqu'elle s'encrasse, qu'elle se sédimente dans les plis du corps nonchalant. La flemme, même chez le flemmard chronique, est donc moins une «nature», malgré son origine humorale, que le résultat d'un défaut d'exercice qui l'enracine dans le corps.

Il y a une mécanique du corps flemmard qui fait écho à l'indolence de l'esprit. La flemme est moins un état qu'un mouvement. Ce n'est pas une inertie, car même si elle suppose l'idée de résistance, elle n'est pas un repos continu. C'est plutôt une certaine entropie, un retour en arrière des ressorts qui disperse peu à peu toute force. Elle se caractérise par de petits renoncements, auxquels répondent de légers fléchissements des membres et des soupirs d'abord imperceptibles. Elle peut être suscitée par la vision de n'importe quel objet. Elle apparaît ainsi à l'occasion d'un acte anodin, que l'on renonce à effectuer, mais elle ne se révèle vraiment que dans la pente, dans l'infléchissement donné par ce «premier» renoncement (on ne sait jamais en fait où on a commencé à renoncer) qui en entraîne infailliblement une série d'autres. C'est son caractère irrésistible et insensible qui la distingue d'un abattement passager (un découragement, un choc émotionnel). Le mot du flemmard est «oh..., et puis non...», qu'il abrège parfois simplement par un «oh,...pff...». La flemme est subie ; si vous (vous) demandez pourquoi ces renoncements, il n'y a souvent rien à dire («bof»). Le flemmard est juste submergé insensiblement par une force douce qui lui rend insupportable son agitation ordinaire. Il faut alors impérativement laisser tomber. Voyons cela de plus près.

«Je me lève, je vais pour prendre une douche, je commence à me déshabiller, en me baissant mon regard tombe sur le pommeau de la douche, ici il y a un temps de pause, un blanc... , «et puis non...», j'enfile donc un pantalon, je m'assoie pour saisir les chaussettes mises en boule dans mes chaussures, il faudrait les changer... je les regarde un instant, ce n'est pas une inspection, mais plutôt un arrêt face à un objet qui semble faire une invite... , «et puis non...», je finis donc par les mettre, mais je n'ai pas de chemise repassée, je descends pour brancher le fer, mais la vapeur semble soupirer, je m'arrête pour entendre cette vaine fumée..., «et puis non...», je claque la chemise pour la défroisser, je l'enfile en entrant dans la cuisine, je sors une tasse, je me dirige vers la cafetière électrique, mets le filtre, mais le bocal à café est vide, il faut ouvrir un paquet, longue hésitation face au bocal vide..., j'ouvre finalement le placard pour prendre un paquet neuf, ciseaux, tchac, pchitt, pouff, il y a du café partout... «et puis non...», je pose les ciseaux, je jette un oeil à l'heure, ...tic tac..., il faut de toute façon sortir, je sors de la cuisine, je mets ma veste, je prends mes clefs qui tombent au moment où je les glisse dans ma poche,... je me rends compte que j'ai oublié mes chaussures, je remonte dans la chambre, je m'assois sur le bord du lit et je commence à chercher dessous d'une main, en voilà une, je cherche l'autre qui semble s'enfuir, ... «et puis non...». Je me laisse tomber comme un sac, mal fagoté, enfariné, abattu. Il me semble entendre des soupirs profonds qui commencent à me bercer ; c'est juste le fer à repasser que j'ai oublié de débrancher.»

Ce mouvement d'atermoiement montre que le flemmard ne sait pas ce qu'il veut. La différence avec le paresseux est donc que ce dernier aurait pris la sage décision de ne pas se lever.


Humeur britannique

Entendu d'un Anglais au saut du lit, à midi : «Aujourd'hui, j'ai le flegme...» Ceci confirme l'origine humorale de cette indolence, qui se décline diversement en passant par le crible des corps, et qui prend sa teinte dans les accents des cultures.


Vive Locke

La valorisation du travail et de la propriété (ces deux points sont souvent liés) contribue à transformer les hommes en loques.


Meridio

Je suis un méridional, car, quelque soit le climat, je fais la sieste.


Encore une journée de foutue...

Pauvre journée du désœuvré ; il s'y perd dans une complaisante lassitude, parce qu'il faut bien trouver une satisfaction à la perte de soi. Ce réconfort, ce sursis de soi, n'est possible qu'à condition d'avoir refoulé le souci de soi et l'exercice inconfortable qu'il suppose. La seule tâche du désœuvré - mais elle est tellement préoccupante qu'elle le vide de toute son énergie - consiste donc à éviter tout recueillement, à désactiver tout retour sur soi. Ce qui ne se fait pas sans effort, et donc sans fatigue. L'effort du désœuvré n'est pas dans la mobilisation de ses forces propres (la concentration qu'on ne doit pas confondre avec l'effort), mais au contraire dans la dispersion des forces qui lui restent et qui risqueraient de l'éveiller à la vie. Le désœuvré s'efforce. En expulsant ses forces hors de lui, il se répand. Tout effort est dans ce mouvement où l'on se repent d'exister. Le désœuvré doit donc s'efforcer à ne rien faire de lui-même qui puisse exalter son existence, puisqu'elle est cette tâche qu'on ne saurait expier qu'en la vidant. Il ne doit pas se réaliser : il désœuvre.


Tropismes

L'effort du désœuvré peut prendre plusieurs formes, mais l'agitation ou l'abrutissement ne sont que les deux versants d'une même tâche expiatoire ; ces deux processus pouvant se renforcer conjointement en accroissant dès lors leur «productivité» propre.

Agitation : mouvement du corps et de l'esprit qui ne vise pas l'activité du corps et de l'esprit. Abrutissement : arrêt du corps et de l'esprit qui ne vise pas le repos du corps et de l'esprit. L'agitation entraîne, à un moment ou à un autre (chez certains il faut beaucoup s'agiter pour en arriver, enfin, là), un essoufflement qui tient lieu de raison : on est «vidé», on n'en «peut plus», on est «crevé», on s'est bien répandu... pfff... Cette expiration vaut expiation. Le «ouf» est toujours le pet du fou, qu'il lâche après avoir remâché la vacuité de son existence pour lui donner une fausse consistance. Mais il faut bien en crever. Dans l'agitation l'existence n'est que boursouflure. C'est pourquoi l'agitation se complaît dans l'emphase et dans l'exubérance ; on n'en a jamais assez de brasser du vide. L'abrutissement précède, succède ou ponctue l'agitation, il en est toujours une justification : signe du devoir accompli ou motif d'un élan impérieux («il faut se bouger»). L'halètement et le spasme rythment l'existence de l'homme, abruti qui s'agite, ou agité qui s'abrutit de son agitation.


Vertige

Le désœuvré ne peut supporter l'image d'un paysage où rien ne soutienne sa vue. À force de rester debout, de s'accrocher à sa verticalité, il ne peut plus jeter le regard au loin. Il doit s'inventer des béquilles pour ne pas glisser sur ce qui pourrait lui rappeler le précipice qu'il a en lui. Il a peur d'apprendre, alors il s'étourdit de son agitation même, et chaque pause est un déséquilibre qui lui fait tourner le cœur, il est prêt de vomir le vide qu'il a en lui (cette horrible sensation de n'avoir rien à rendre lorsque l'estomac se noue sur lui-même).


Incantation

Dis «paresse» jusqu'à ce que disparaissent tous tes maux.


Paresse et vue de l'esprit

Le paresseux sait qu'il n'en aura jamais fini d'apprendre et il en tire la plus grande joie. Son horizon n'est pas une ligne imaginaire, et il est content de voir ainsi à perte de vue.


Philosophie naturelle

Montesquieu disait à madame du Châtelet : «Vous vous empêchez de dormir pour apprendre la philosophie ; il faudrait, au contraire, étudier la philosophie pour apprendre à dormir.»


Allégorie de la caverne

Il paraîtrait que des paresseux restent parfois dans leur lit continuellement, loin des hommes - certains hiberneraient même dans des cavernes retirées, en toute saison - ; si cela est vrai, c'est sans doute pour que ces sages éducateurs paraissent aux autres hommes désœuvrés persévérants dans leur paresse. Il faut parfois cela. Sans quoi les hommes risqueraient de les ignorer, ils ne verraient pas la distance qu'il leur reste à parcourir pour œuvrer véritablement.


Bienveillants

Ceux qui sont restés des mois dans leur lit (Alexandre le grand bienheureux) sont sans doute des bienfaiteurs de l'humanité. Mais il faut bien voir les limites d'un tel mode d'enseignement : la plupart du temps les hommes ne se sentent pas concernés par de tels «excès». Ils ne sentent même pas en eux l'aspiration à la paresse qui naît dans le corps sain lorsque se déploie devant lui l'exemplaire vie alitée du sage. L'envie qui point est déjà tordue par le ressentiment ; la colère qui monte devant une telle débauche noie tout apitoiement ; la haine de soi et de sa verticalité rend insupportable la vue de cette vie horizontale. Et même celui qui regarde sans peur cet homme allongé, le seul qui ne soit pas dressé face aux autres, même cet homme tendre est rattrapé par la mauvaise conscience : qu'il est difficile de vouloir le bien, et de bien vouloir regarder en face (couché donc à leurs côtés) les bienfaiteurs de l'humanité !


Dormir en gendarme

L'homme malade ne dort que d'un œil. Il est comme un gardien du sommeil, il ressent le besoin irrésistible de tout surveiller, de veiller toujours. Jamais il ne rêve, il ne dort non plus qu'un jaloux.


Secret de La Fontaine de jouvence

Voici l'épitaphe que le poète a rédigée pour lui-même : «De sa vie il fit deux parts, qu'il passa l'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.»


Rythmes

La paresse est chronique ou elle n'est pas.


La traîne

Il s'est réveillé un peu tard et il a tiré à lui la peau de son lit pour s'en envelopper. Il s'est levé, drapé de sa nuit, et il a regardé derrière lui ce long manteau qui tombait jusqu'à terre. Cela lui a plu que ça traîne ainsi lorsqu'il avançait, dans un murmure de tissu qui s'éveille. Il s'est inventé un costume, et il a souri de son invention. Tribôn de mendiant philosophe ou toga picta d'empereur triomphant, il a gardé ce drap d'apparat comme on soigne sa négligence, par coquetterie. La paresse scrutant sa nonchalance, prenant un plaisir languissant à se contempler dans sa propre lenteur : c'est déjà le désœuvrement.


Précarité de la paresse

Chaque jour veut une paresse nouvelle. Et l'apprenti paresseux risque de se complaire dans des habitudes désastreuses. L'heure de la sieste est-elle fixée par avance, immuablement... voilà le corps qui s'engourdit, la torpeur qui gagne. Le paresseux va se coucher : il joue son propre rôle. Et pour peu que la mécanique soit bien réglée, il risque d'oublier qu'il va faire la sieste en se couchant - ce qui est le comble pour un paresseux ! Son discours se fige, ses gestes ont cette lenteur raide des joueurs d'échecs. Il traîne sa vie et radote en dormant. Déjà son sommeil est pareil au sommeil des morts.


Homme à tout faire

Dans les bureaux de la rédaction du journal Spirou, le factotum a mauvaise réputation. Il a une de ces cosses ce Gaston ! Mais il reste vert, il est d'une imagination débordante et infatigable pour former chaque jour une manière inédite dans tout ce qu'il doit faire. C'est qu'il s'est instruit en essayant de dormir en toute situation, et qu'il s'exerce continûment à parfaire son instruction. Ce qu'aurait pu commenter Bachelard, lorsqu'il disait que la sieste est «un acte restitué dans sa nouveauté».


Piété

Le lit n'est pas un autel où le paresseux sacrifie à la Paresse ; il n'est que le lieu privilégié et drapé de son activité ordinaire.


Résistance

La paresse n'a rien d'héroïque. Elle n'est pas un refus occasionnel et virulent de l'existence laborieuse. Elle n'est pas un cri d'indignation contre l'exploitation de l'homme dans le monde moderne. Elle n'est pas le rejet de la vie citadine aux horaires mécaniques ; elle n'est pas la nostalgie d'une campagne heureuse rythmée par les rayons du jour. La paresse n'est pas utopique et révoltée, elle n'est pas un acte de résistance, comme le dernier spasme d'une vie épuisée, au bout du rouleau. La bravoure d'un jour est souvent sans lendemain. Et celui qui quitte son travail sur un coup de tête doit bientôt en chercher un nouveau sans que rien n'ait changé dans son existence ; sinon qu'il est accablé par une telle rechute. La paresse affirme la réalisation continue de l'œuvre d'une vie. L'opposition aux servitudes de l'existence commune n'est que la conséquence de cette affirmation première. La paresse véritable ne résiste à rien ; et rien ne lui résiste.


La douceur du suspens

L'éternité caresse la paresse des sages.


Constance et inconstance

La constance du paresseux fait qu'il ne s'attache pas aux choses inconstantes. L'inconstance du paresseux fait qu'il se libère de la fausse constance des actions humaines.


Inquisition

La grande affaire de notre époque, c'est la chasse aux «temps morts».


« Passer » le temps

Tu comptes les minutes, mais tu ne peux pas passer entre les minutes ; tu égraines les secondes, alors qu'il faudrait te faufiler entre chaque grain ; tu regarde l'aiguille faire le tour du cadran, mais tu ne peux pas encore la suivre ; tu veux profiter de chaque instant, mais chacun de tes gestes te crispe ; tu voudrais fixer ces moments de joie, mais déjà ils filent entre tes doigts ; tu dis vouloir vivre pleinement, mais tu ne vois pas le vide, les interstices que t'offre le hasard pour te faufiler.


Heure étalon

Le méridien de Greenwich règle tous nos décalages horaires. Voilà la grande uniformisation, cause de tous nos dérèglements. Mais le temps ne se laisse pas ainsi quadriller pour celui qui sait se mettre au vert.


Détresse (destrece)

Le stress : un nœud dans la gorge, un autre dans les muscles et ailleurs encore. Des nouements qui proviennent d'un cahot, d'une arythmie du corps lorsqu'on lui impose une discipline extérieure. Le surmenage rend la matière douloureuse ; le stress n'est pas que le crissement d'une machine rouillée, c'est le cri du corps. C'est un rappel à l'ordre : la matière n'est pas inerte dans un pur espace, elle n'est pas indifférente aux temps ; elle inscrit son existence dans un jeu de tensions et de relâchements, de pulsions et de repos, elle vibre ses rythmes.

Pour l'homme moderne le mal est sans remède. Il reste sourd et cherche dans une médication extérieure le moyen de supporter sa détresse.


Midi-vingt

Un peu de rosé fait déraisonner la raison même. Un peu de raison fait déroser le rosé même. Un peu plus de raisin fait résonner la raison rose. La rose un peu plus arrose encore le raisin sans raison. Et le rosé rase, la rose raisonne, la raison résine. Il est temps de s'allonger dans la chaleur sèche de l'après-midi.


La quintessence

Le paresseux peut devenir bien spirituel. Ce qui est impossible sans paresser : pour que décante notre vie, que s'affine de nos expériences la capacité formatrice qui permet de poursuivre notre vie, il faut un certain repos. Impossible d'espérer tirer un esprit de vains agités, qui remuent sans cesse et qui perpétuent le trouble de leur existence. Les plus assagis croient avoir de la bouteille, ils pensent avoir vécu parce qu'ils ont une idée de l'existence : pauvres lourdauds ! Ils n'ont certes pas l'acidité des jeunes, ni l'aigreur de ceux qui ont mal tourné, mais s'ils ouvrent la bouche, on sent qu'ils sont éventés. D'ailleurs l'imprévisible a tôt fait de les ramener à leur inquiétude profonde, et les événements les plus prévisibles rabattent leur fausse constance. Ils jouent les vieux, «de garde», mais qu'ont-ils à garder, si ce n'est leurs illusions ? Le paresseux se garde d'abord de toute agitation, il s'attache à se préserver de toute préoccupation en ménageant détente. Il peut seul se maintenir en forme et aiguiser ses capacités. En reposant son esprit, il reste toujours dans la fine fleur de l'âge.


Promenade à la campagne

Il existe entre Aix-en-Provence et Marseille une zone d'activité où se concentrent toutes les grandes enseignes, où tout le monde afflue pour faire ses courses. Elle ressemble à toutes les autres, mais elle s'appelle «Plan de Campagne». Bien nommé «Plan de Campagne». Où est passée la campagne qui appelle les retraites et les promenades ? Où est passé le plateau qui engage au repos, aux lentes divagations ? L'espace familier du rêveur a disparu, la zone commerciale a surgi d'on ne sait où. Le décor de nos aspirations ordinaires se dresse, uniforme et rationnel. Cette zone universelle où les habitudes et les stimuli dirigent les flux humains est notre nouvelle utopie : un non-lieu, une zone identique à elle-même et impersonnelle, un ailleurs présent aux portes de toutes les villes qui nous fait entrer, non pas quelque part, mais dans la civilisation. Voilà la plaine quadrillée, la forêt de mâts d'enseigne, de lumières aveuglantes, les rivières de véhicules et les champs de bitume d'où sortent quelques arbres chétifs, comme des mauvaises herbes qui rappellent qu'il y a, quelque part en dessous, de la terre. Bien nommé «Plan de Campagne», appellation générique de cette zone d'activité universelle, qui dit ce qui n'est plus, et en même temps qui révèle l'état d'esprit qui préside à son fonctionnement : «planification de la vie», «plan d'occupation des sols», «plan de campagne publicitaire», «carte d'État-major pour une campagne mondiale, où chaque soldat doit tenir son rang, prêt à sacrifier sa vie».


Dimanches

Affairement dominical. Nouvelle messe où l'on sacrifie aux rites qui sanctifient l'offrande de sa vie à la consommation. Nouvelles cathédrales multicolores où les fidèles boivent la bonne parole déversée par haut-parleurs. Repos bien mérité dans l'agitation générale. Le soir chacun rentre épuisé, étourdi par les promotions (factices), transpirant d'un bonheur bon marché.

Mais lorsqu'en pleine journée, au milieu de la foule, on fixe celui qui a réussi à s'asseoir un instant (car dans ces temples, pas un endroit pour faire la sieste bien entendu), gisant au milieu de ses sacs plastiques, on saisit un regard vide qui envahit tout le monde alentour. Laforgue l'avait bien chanté : le dimanche est le jour de l'ennui.


Consumer et dépenser

Le paresseux s'enrichit sans cesse parce qu'il se dépense sans compter. Le désœuvré se ruine dans des dépenses vaines qu'il enregistre scrupuleusement.


Enquête paresseuse

Où cours-tu ce matin ? Où vas-tu aller aujourd'hui ? Imagine chaque endroit, et le trajet qui t'y mènera, et alors demande-toi, au regard de tous ces petits voyages quotidiens, ce que tu comptais atteindre. Que poursuis-tu ? Le bonheur ? La gloire ? L'argent ou autre chose ? Cherche ce que tu cherches. À quel but t'es-tu attaché ? À quel objectif as-tu lié ta vie ? À quoi dépenses-tu tout ton énergie ? À quel rêve t'es-tu vendu ? Cherche ce que tu cherches ; vois ce que tu as perdu, et ce qu'il te reste à chercher. Mesure ta quête. À quelle perte t'es-tu voué ? Tu ne sais plus trop ce que tu cherches, ou alors tu crois savoir, mais cela te semble bien lointain. Oublie alors cela un instant, mais continue à regarder la poursuite dans laquelle tu t'es engagée. Suis cette poursuite pour elle-même, suis-là jusqu'à oublier ce que tu poursuivais, et tu pourras commencer à suivre la vie sans rien poursuivre.


Contemplations

Le paresseux sait l'indifférence des choses.


Jusqu'à plus soif

Il n'existe plus que deux grandes passions dans notre monde moderne : le travail et la consommation, deux versants d'une même agitation spasmodique et déréglée. Car les règles qu'imposent ces passions ne sont que des carcans factices. Le travail ne vaut que par l'argent qu'il permet d'amasser, la consommation ne vaut que par l'argent qu'elle permet de dépenser, qui redouble la satisfaction d'avoir amassé. C'est une autosatisfaction nécessaire pour valider la première satisfaction, celle d'avoir de l'argent. Le laborieux peut boire à la source, il ne fait que saliver. Illusion de l'autarcie, fausse joie de celui qui bave jusqu'à plus soif. Tout est affaire de sécrétion dans cette affaire : on bave, on n'en finit plus de baver sans jamais rien goûter, sans jamais exercer son goût. In fine on est toujours dégoûté de la vie, parce qu'il arrive toujours un moment où les événements prennent à la gorge, assoiffent, assèchent. La vie se révèle dans son âpreté, solitaire et accablante, mais cette rudesse on n'a jamais appris à y goûter.


Richesse

On n'a rien besoin d'avoir pour faire la sieste.


Capital

Chaque billet n'est qu'un titre de paresse. On cherche à se faire un matelas, et on s'enorgueillit de ce butin en voyant tous ceux qui transpirent, qui dépensent sang et eau sans pouvoir prétendre au repos.


Sans s'exposer aux malheurs

Les hommes font comme une fixation sur le bonheur ; le paresseux s'en dispense.


« Trois huit » couchés

La sieste ouvre des espaces infinis.


Sous le soleil

Montesquieu fait cette réflexion sur «les pays du Midi» : «La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y sera absolument sans force. Pour lors l'abattement passera à l'esprit même ; aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux ; les inclinations y seront toutes passives ; la paresse y fera le bonheur ; la plupart des châtiments y seront moins difficiles à soutenir que l'action de l'âme, et la servitude moins insupportable que la force d'esprit qui est nécessaire pour se conduire soi-même.» Faut-il chercher sous d'autres climats cet abrutissement bienheureux ? Remplacez l'expression «chaleur du climat» par «travail» et vous aurez un tableau assez exact de notre monde moderne. La «paresse» dont parle Montesquieu n'est que l'indolence qui résulte de l'épuisement, le désœuvrement. Si vous voulez une confirmation de cette lecture qui tienne compte de la «chaleur du climat», jetez un œil sur les plages des «pays du midi», en période estivale, et voyez nos travailleurs consommer le soleil et achever de brûler leur vie.


Colonisés

Pour les civilisés, la paresse est toujours le propre des peuples sous-développés. Elle est justement un argument moral pour l'aide au développement et l'éducation émancipatrice : encourager une activité salvatrice, tirer le sauvage d'une torpeur primitive pour le faire accéder à l'Humanité. Les pratiques effectives sont évaluées à l'aune de leur correction possible, et elles ne sont éclairées que par l'image de l'autre qui est ainsi formée. Leur sens véritable n'est jamais interrogé, et encore moins ce qu'elle pourrait nous amener à réfléchir de ce qui est humain.

Ainsi la paresse des Corses est d'invention récente. Elle est liée au déclin d'une civilisation agro-pastorale que la saignée de la Première Guerre a achevée. Après guerre, la paresse est un fait incontesté, et elle l'emporte sur les autres traits de caractère. Avant on voyait plutôt les Corses comme des brutes indociles. Leur aptitude au labeur et au maniement des armes n'est que le versant physique d'une vigueur qu'on retrouve dans leur esprit, exagérément orgueilleux. Leur fierté légendaire n'est finalement que le sentiment de soi, c'est-à-dire la sensation qu'un esprit assez grossier peut avoir de sa propre vigueur. Cette image s'accorde avec l'usage qui pouvait être fait de la Corse et les résistances qu'on pouvait y rencontrer. Le territoire est essentiellement un grenier à blé et à mercenaires, il s'agit donc de prélever sur ce territoire taxes, nourritures et hommes pour alimenter les forces dans le jeu des guerres italiennes. Au XXème siècle l'usage a changé. Sans doute les processus sont complexes et mériteraient une étude précise, mais on peut caricaturer pour faire ressortir le trait qui nous importe ici : la paresse des Corses les rapproche des peuples lointains, ils trouveront aux Colonies une occupation à leur mesure. Trouver des paresseux proches pour les envoyer au loin garder d'autres paresseux... il y a là de quoi nuancer le discours civilisateur de notre pays moderne.


A furtuna vene durmendu

Le Corse qui va faire sa sieste : «Je vais faire la fête sous un châtaignier.»


N'être pas sujet à un coup de cloche

Le paresseux ne règle pas sa vie selon le temps des hommes. La sieste n'est pas une institution monotone. Le paresseux sait veiller plusieurs jours de sieste pour dormir au moment opportun.


Demi-journée

L'invention de la demi-journée est capitale : elle permet de multiplier le travail par deux, non pas parce que les heures de travail seraient doublées, mais parce que le temps de vie est découpé selon le rythme du temps de travail. Plus le découpage multiplie ces temps travaillés, plus cet encadrement est prégnant. Cette nouvelle mesure de l'existence quotidienne fait que le «temps libre» ne peut plus être autre chose qu'une «pause», et que celle-ci doit s'insérer dans une rationalité qui la déborde.


Matinées

Pour rallonger les matinées, le paresseux se lève tôt. Il pourra encore rallonger sa sieste.


Jour de fête

Au coucher du soleil chacun rentre ses meubles.

Le désœuvré : «Encore une journée de foutue...»

Le paresseux : «Encore une journée de fêtée !»


Bracelet

Je ne porte pas de montre au poignet, car je n'entends pas vivre ainsi menotté.


Déjeuners sur l'herbe

Voilà le temps arrêté en bord de Seine, à Asnières ou ailleurs, voilà la journée interrompue ; les hommes et les femmes respirent ce temps où ils peuvent se retrouver. Le paysage fluvial ne doit pas faire oublier que le travail a laissé ses traces au creux des corps. Mais pour l'instant le fleuve même semble se reposer. Certains dorment déjà, d'autres s'apprêtent à la sieste, d'autres s'éveillent à peine et les regards se croisent, ou se perdent. La verdure emporte les corps ou les enveloppe dans leurs tendres abandons. On ne pense à rien, on s'ennuie peut-être. Celui-là rêvasse, celle-là semble écouter le vent, à moins que ce ne soit une musique de son pays natal. Un homme mâche une paille et caresse l'herbe d'une main, las de courber l'échine il se demande sans doute s'il verra le jour où les hommes auront le droit à la paresse.

Les peintres du siècle dernier nous ont transmis cet espoir dans leurs tableaux.


Le temps des cerises

Des hommes attendent le temps où ils pourront voir mûrir lentement le fruit de leur travail. Remisant les outils, différant la récolte, ils pourront regarder en repos ces perles brillantes au soleil se gorger de leur couleur sang.


Mot d'ordre

«Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant», écrit Lessing (mis en exergue par Lafargue dans son Droit à la paresse). Pourquoi ces restrictions ?


Droit à la paresse ?

Déclaration d'intention universelle, article 24 : «Toute personne a droit au repos et aux loisirs et notamment à une limitation raisonnable de la durée du travail et à des congés payés périodiques». Lecture circonstanciée : «Toute personne doit prendre une pause lorsqu'il n'est pas utile qu'il travaille, et donc qu'il soit payé à ne rien faire ; toute personne doit remplir son office de consommateur, sans quoi il serait vainement payé et ne contribuerait pas à l'effort civique nécessaire pour sauver l'emploi national ; toute personne doit raisonner selon un calcul savant qui lui fasse bien comprendre la raison de sa fonction dans l'entreprise commune et son intérêt bien entendu - il est raisonnable de limiter raisonnablement la durée du travail, pour garantir aux hommes de bon sens leur droit à travailler plus s'ils le désirent ; toute personne doit savoir s'arrêter de travailler périodiquement, selon une périodicité variable et relative qui soit conforme à la nature des choses, c'est-à-dire qui s'accorde avec la raison universelle des échanges et les mouvements des marchés».


L'homme qui sert, vice compris

Toute revendication paresseuse doit être stigmatisée comme un repli sur soi, un défaut de civisme, une attention égoïste à son petit confort personnel. Voilà le paresseux esclave des appétits les plus bas. La paresse est le vice de l'asocial, elle doit susciter la moquerie, le mépris, le dégoût. Il est bien connu que seuls le travail et la consommation (avec les vertus que supposent ces activités intégratrices) assurent la réalisation de l'individu dans la société des hommes.


Attention

Que peut l'homme sans la libre disposition de son temps qui est la garantie de son autonomie ?

Comment pourrait-il se soucier véritablement des autres s'il ne peut se recueillir ?


Vertu des théologiens (et de certains universitaires)

Peu d'hommes savent faire comme eux des sommes soporifiques.


Frère Jacques

L'ascèse paresseuse suppose d'être à l'écoute d'une cloche intérieure : lorsque le corps sonne matines, laudes et complies, lorsqu'il somme le paresseux de s'exercer, on doit s'allonger sans se faire prier.


Toute la sainte journée

Les cloches chantent les heures canoniales, les paresseux chantent à toute heure, car chaque petite seconde peut être l'occasion de résonner intérieurement. On peut néanmoins proposer quelques repères utiles, pour celui qui cherche encore à se régler. Ces bornes extérieures donnent un exemple à suivre, et doivent susciter chez celui qui progresse l'attention nécessaire pour les renouveler en lui-même.

Passez matines sans attention particulière, en dormant ou en veillant, selon l'activité du moment. Mais celui qui s'éveille à contretemps sera étourdi comme le premier coup de matines, et il restera toute la journée sans savoir ce qu'il fait. Le passage de minuit n'est jamais un seuil qui mérite un office ; le paresseux sait qu'il n'y a pas de commencement absolu et que l'homme vit toujours autour de minuit. Ouvrez une paupière à laudes, juste pour voir, puis refermez-là. Il vaut la peine de dire prime : un bâillement ou un souffle d'émerveillement, laissez le corps rendre tous ses sons pour chanter les louanges qu'il n'a pas su exprimer à laudes... il est encore temps.

De prime abord c'est à l'heure de tierce que l'esprit du travail descend sur ses apôtres assemblés. C'est l'heure dangereuse car le corps semble disponible, les plus étourdis peuvent même sentir un certain entrain. Veillez donc à fermer les yeux. Si vous êtes trop faibles et que vous percevez une résistance intérieure, si vous pensez aux foudres patronales qui peuvent s'abattre sur vous, laissez le corps dans une posture laborieuse ou abandonnez-le à son activité mécanique, mais dormez ferme. Il faut au moins quinze minutes de recueillement.

Au milieu du jour trouvez une chapelle sextine, restez à l'écoute.

On doit également se rendre au temple à none, ou, à défaut, se remémorer que c'est l'heure miraculeuse et qu'il est temps de guérir les paralytiques. Il faut donc se rappeler l'emploi du temps de la journée pour se libérer de toutes ces tâches, pour s'abandonner enfin à un agir véritable. Restez vigilant si vous devez reprendre le travail. Gardez un œil fermé, n'hésitez pas à replonger à la moindre occasion. On va à vêpres le cœur léger, c'est une heure de relâchement, la corvée quotidienne s'achève et, généralement, même les moins exercés ne se font pas prier pour somnoler. Puisque c'est une heure favorable, il faut faire porter ses efforts sur l'exactitude : quel que soit le lieu, trouvez la position qui convienne. A complies les plus accomplis ou les mieux exercés seront déjà endormis, les autres peuvent cependant se recueillir un moment, s'ils désirent profiter de la nuit pour veiller.


Saint Benoît

Sa règle prescrit aux bénédictins la sieste après le déjeuner. On peut louer le saint homme de se soucier ainsi du sommeil des moines. Mais dans cette vie strictement réglée de l'extérieur, l'activité paresseuse n'est plus qu'une imitation. Le temps reste égrainé comme un chapelet.


Penché capital

Laissez la paresse pencher vers sa sieste, car toute vertu veut son exercice, et vice versa.


Prendre la longue crastine

Dormir la grasse matinée, c'est s'engraisser en paillardant. Voilà comment on fait litière de ceux qui restent au lit. Mais le paresseux ne fait pas du lard les lendemains de fête, il sait fêter chaque matin la journée qui s'annonce.


Agir

Faire sa sieste est l'activité la moins vaine qui soit, car elle n'est rien en dehors d'elle-même. Elle n'impose pas que l'on renonce à soi, que l'on sorte hors de soi. Elle coûte peu et elle fait sentir ce qu'est l'action véritable : l'agir où je me repose. Il est donc essentiel de s'y ressourcer. Trouvons dans la sieste la source de toutes nos actions, trouvons y le motif de toutes nos dépenses ; il faut y revenir sans cesse pour goûter la satisfaction des efforts véritables, il faut y retrouver la puissance nécessaire pour boire nos épuisements et renouveler nos affirmations.


La vie des Saints

«Le Saint est Saint même en dormant», disait Fénelon. Fermons donc les yeux, tête assoupie sur un sein, et sanctifions l'offrande de notre vie à ce sommeil rédempteur.


L'ombre de l'hêtre

Je me recueille sous un hêtre ; car faire la sieste, c'est être disponible pour cueillir les fruits du hasard.


Inter esse

Rien ne m'intéresse en dehors de la sieste : là seul je suis intéressé, je me glisse à l'intérieur de ma propre existence.


« L'art de la sieste »

«Ne jamais remettre au lendemain la sieste que l'on peut faire aujourd'hui». Il faut aussi savoir déroger aux recettes.


Inquiétudes

Le flemmard est toujours inquiet de savoir jusqu'à quand il va pouvoir dormir et toujours affligé lorsqu'il se réveille : il est malheureux jusque dans sa nuitée. Il parle de «faire sa sieste», mais il diffère de dormir.


Variétés

Dormir allongé, debout, assis, au soleil, sous un arbre, au café, chez soi, seul, entre amis, dans son assiette, entre les cuisses d'une femme... il n'est pas d'activité plus variée que la sieste. Preuve en est : le paresseux ne passe pas son temps à faire la sieste, il sait renouveler son activité principale. En ce sens la sieste n'est pas une activité exclusive, ni même excessive, mais elle est bien le principe de tout agir véritable.


La bûche

L'agir paresseux n'a pas de lieu où s'exercer par excellence ; il n'a que des lieux propres. J'ai entendu parler d'un homme qui s'endormait comme une bûche partout où il passait. Il était à lui-même son propre châtaignier.


Se décrocher la mâchoire

J'ai connu un vieil oncle qui prenait soin, chaque soir, de laisser son dentier entrouvert lorsqu'il le disposait sur la table de nuit. Ainsi il pouvait continuer à bâiller en dormant.


Les travaux et les jours

L'oisiveté doit être œuvrée chaque jour : rester là pour dormir, méditer, lire, parler et être tranquille quel que soit le temps. C'est un travail quotidien. Mais la liste complète des activités ne saurait être établie une fois pour toutes. Sans doute les exemples donnés sont-ils réducteurs. La paresse se décline dans ces actes nécessaires où transparaît une attention profonde au travail du moment, c'est-à-dire un souci de passer en repos.


Profession de foi

Je ne prends pas ma retraite, je poursuis mon métier d'homme.


Diogène

Diogène lézarde à Corinthe. Ses pas reposent son corps imposant sur le sol chaud. Son périple hasardeux dans la ville s'est ralenti, il traîne maintenant sur une large place ouverte sur la mer. Ses yeux plissés s'aveuglent du marbre blanc et du bleu du ciel. Il sert son bâton qui s'ancre dans son ombre. Il est midi et la place est vide. Las de chercher un homme dans cette ville déserte, il se plante comme un arbre et s'abandonne au soleil.


Ascèse

La sieste est une ascèse : on n'en a jamais assez parce qu'on n'a jamais fini de s'exercer.


Prière

Ne priez pas à genoux, vous finirez sur les rotules. On doit prier allongé, cloué au sol, terrassé à l'ombre d'un châtaignier en regardant le ciel d'un regard que rien ne trouble.


Vivre fatigue

Le désœuvré supporte le poids d'une existence vide. Tout ce qui est lui pèse, et plus encore qu'il soit au milieu de tout ça. Tout pèse trop lourd, et le plus lourd est le temps qu'il passe à tout supporter. Il se baisse en vain pour moins sentir la charge, il s'allonge sans pouvoir se reposer. La terre, qui semble indifférente aux choses qu'elle porte, qui semble être là depuis toujours reposant sur rien, la terre même n'est pas une assise pour lui. Couché par terre à en prendre racine, il ne germe pas ; rien ne pousse en lui qui le déchargerait d'un poids. Le désœuvré reste couché, cherche à économiser ses forces, mais rien à faire : le simple souffle de sa vie, le simple mouvement de l'air dans ses poumons qu'il doit expirer, pèse encore trop. Il voudrait le retenir pour toujours, ou s'en débarrasser à jamais. Mais rien à faire : encore un mouvement, encore une irrésistible compression, et la vie s'échappe ; encore un mouvement, encore une irrésistible dépression, et la vie s'insinue, sans qu'on puisse rien y faire. La poitrine reste prise. Cette cage thoracique est la prison du temps qui passe. Encore un effort pour fermer les paupières, ces paupières qui pèsent des tonnes, car elles supportent tout ce qu'elles cachent. Encore un effort, pour ne rien imaginer, ne rien penser, ne rien sentir, car le désœuvré n'est pas seulement accablé de tout ce qui est, mais plus encore de tout ce qui pourrait être, et de ce qu'il pourrait faire. Il n'a d'autre ressource, pour ne pas se retrouver face à ses possibles, que de s'abrutir dans une tâche tuante ou dans un somme assommant. Encore un effort, la mort n'est peut-être pas si loin.


Vivre dans l'attente

Pendant que l'on attend de paresser, la vie passe.


Théâtre de l'ennui

Le fard-niente : un masque, de la poudre aux yeux.

Sans fard ni ostentation : je ne fais pas rien, je dors.


Nihilisme

Le farniente est le fardeau du fainéant : il est d'autant plus lourd qu'il est vide.


Seul sur un lit ?

L'homme ne sait pas rester seul dans une chambre disait Pascal. La paresse est le vrai antidote au divertissement.


À bout de souffle

«La littérature, comme l'art tout entier, est la preuve que la vie ne suffit pas». Fatigue de Pessoa.


Falta sempre uma cousa...

Le plus grand obstacle à la paresse, la plus grande objection : c'est que l'exercice à l'existence qu'elle constitue n'enlève pas les déchirures de la vie, les gouffres de certains moments sont au contraire creusés par une sensibilité plus vive, une existence multipliée multiplie encore les maux de l'existence. «Il manque toujours une chose, un verre, une brise, une phrase, et plus on jouit de la vie et plus on l'invente, plus elle fait mal.» dit Pessoa. C'est l'idée d'une douleur très vive : un poignard, ou l'éclat d'une vitre brisée qui transperce les chairs.

Faut-il alors se replier plutôt que se multiplier ? La paresse ne serait plus alors un mouvement de conquête, une invention renouvelée, mais un effort vain pour faire son trou, un trou où l'on pourrait se croire à l'abri. La paresse n'est pas cette moindre action à exister. Elle ne cherche pas à conserver ses forces pour se préserver de la vie. Elle emporte tout avec elle, et elle rit aux éclats.


Un livre de la fatigue ?

Ce gros livre serait certainement très éclairant pour notre sujet. On a beaucoup à apprendre des fatigués, et l'examen de leurs propos, souvent lucides, devraient permettre de préciser certaines affirmations hasardées sans doute un peu rapidement. Mais je repousse cela pour une autre fois.


Comme un dieu

«Dieu se repose» disait le père Malebranche ; la fatigue n'est que pour les hommes qui ont l'existence à supporter et la vie éternelle à gagner. Il faudrait donc se reposer comme un dieu parmi les hommes.


Distinction

Il ne faut pas confondre un homme par esse, et un feignant de l'être.


Vigoureuse fatigue

La fatigue n'est pas ce qui motive le paresseux à ne rien faire. Elle ne le pousse pas non plus à redoubler d'effort pour se sauver, pour se racheter de cette fatigue en espérant la dépasser un jour. Sans y voir la marque d'une faute originelle, il faut bien lier cet état à notre condition d'homme : elle doit nous conduire à nous interroger sur notre agir, et elle manifeste notre finitude. Il y a donc bien une fatigue qui résulte de l'activité paresseuse. Lorsqu'on est fatigué de la sorte, on sait le plaisir qu'on aura à dormir, on peut dormir tranquille. La sieste n'est alors ni une nécessité, ni une fuite, et la fatigue n'est pas vécue dans un abrutissement. Il y a dans la fatigue du paresseux le plaisir de l'activité accomplie. Il sait la goûter, et la paresse n'est pas pour lui un refuge qui lui permettrait de se soustraire à toute fatigue. Il sait ce qu'il a dépensé en faisant l'épreuve de sa puissance. En ce sens la fatigue est ce qui revigore : c'est ce par quoi le paresseux éprouve sa vie.


Bonjour bienveillant

En zarma on dit : «Mate farga - Comment va ta fatigue ?»


Les fastidieux

Le danger pour la paresse c'est l'ennui, l'habitude et finalement le dégoût de la vie. Il y en a qui restent au lit parce qu'ils sont fatigués. Il leur est insupportable d'en sortir, même dormir devient pour eux une besogne. Ils ressassent leur existence au point d'empoisonner la vie dans sa source. Ils transpirent dans leurs draps. Encore un effort...


Renouveaux

Le devenir paresseux est fait de tensions et de relâchements.


L'entraînement

L'entraînement ne vaut que pour les quelques minutes pendant lesquelles le corps agit épuisé. C'est lorsqu'on est à bout de force qu'on peut espérer commencer à apprendre. Il faut vouloir se dépenser, puis, enfin, vouloir s'abandonner à l'action sans force. Car, contrairement à ce que peut laisser penser l'image commune, il ne s'agit pas de mobiliser ses «dernières forces», comme si l'on puisait dans une réserve cachée, insoupçonnée, il s'agit bien d'inventer de nouvelles forces parce qu'on n'en a plus aucune. Aussi celui qui s'est bien entraîné est-il vidé, mais en même temps rempli de forces nouvelles ; sa fatigue n'est pas d'abattement, elle respire une vigueur neuve. Ceux qui s'entretiennent, ceux qui gardent la forme, ne s'entraînent pas ; ils ne se forment pas. Ils transpirent, mais ils restent transparents, égal à eux-mêmes. Et ce n'est pas l'affinement d'une courbe, ou le gonflement d'un muscle, qui change quoi que ce soit à leur forme. Ceux qui ont tout dépensé, sans pouvoir plus rien puiser en eux-mêmes, ont essayé de se disposer autrement. L'entraînement véritable est donc essentiellement un exercice de sculpture intérieure.

C'est un exercice de la volonté, qui garde le corps sous tension. Sans cette puissance d'esprit, c'est l'abattement de tout l'être. Mais il y a aussi comme un relâchement dans le sens où la volonté n'est pas capable de savoir ce qu'elle veut dans ces moments, elle perd ses moyens ordinaires. Elle se concentre sur une fin unique, maintenir le corps vif par delà la fatigue, car pour dépasser son propre épuisement, elle doit s'économiser. C'est ainsi le corps qui dirige seul ses mouvements, qui se tend lui-même, qui éprouve ses propres moyens. Débarrassé de ses entraves réfléchies, le corps du sportif épuisé accède, paradoxalement, à sa plus grande autonomie, ce qui lui permet de libérer des potentialités irréfléchies ou inconnues. C'est ainsi que le sportif arrive à faire ce qui lui paraissait impossible à part lui. Il se découvre lorsque son corps invente de nouvelles manières d'agir, et il apprend en essayant d'en pérenniser la pratique. Il va de soi que ce dépassement n'est rendu possible que par l'exercice qui l'a précédé. Car si le corps peut ainsi mobiliser ses forces dans une nouvelle économie, c'est qu'il suit une fin qu'il n'a pas lui-même posée. Il suit d'abord mécaniquement les plis qui se sont formés en lui par les gestes qu'il a répétés, mais dans l'épuisement il s'oublie lui-même, il n'a pas la force de reproduire ces gestes. Alors il prend son élan pour faire le mouvement qui produira la force qui lui fait défaut. La belle action, l'action inventive, a été travaillée par toutes les actions qui l'ont précédée, même si on ne peut pas dire qu'elles en ont été la répétition.

Louons ceux qui essayent vraiment de savoir ce que peut un corps.


Le bâilleur de fond

Si tout le monde peut sentir cet appel qui précède ou qui suit le sommeil, peu de gens savent qu'il faut s'exercer à bâiller. Car bâiller ce n'est pas simplement ouvrir la bouche. On doit encore harmoniser tout son corps à cette tension première, et c'est ainsi que l'homme se tient droit. La difficulté est de tenir cet étirement le temps qu'il faut pour que des petites larmes se forment, comme une lente montée de sève, puis de relâcher doucement son corps pour garder au mouvement d'ensemble son élan. Il faut donc de l'exercice pour être prêt à tout moment, affûté et endurant. Se refuser à cet entraînement, c'est comme de vouloir vivre sans respirer. Regardez bien tous ceux qui se retiennent de cet étirement, et qui le cachent par des gesticulations. Ils contorsionnent leur visage pour actionner des muscles qui maintiennent la mâchoire fermée alors que d'autres continuent à la tirer vers le bas. On croirait entendre les tendons crisser. Ils portent la marque de leurs contractions contradictoires sur la face : gare aux crampes ! Tordre ainsi son corps au lieu de l'exercer à bâiller droit, c'est être aussi sot qu'un athlète malade.


L'intranquillité des paroles lasses

C'est au beau milieu des sensations les plus précises qu'apparaît aussi la lassitude terrible de la vie. Ce n'est pas un simple dégoût d'être (qui laisse encore la possibilité de cesser d'être), c'est l'étouffement d'un irrémédiable. Ce n'est pas tant un mal présent qu'une blessure passée, une plaie qui ne peut se refermer et qui nous aspire tout entier à chaque instant. La lassitude d'avoir été, d'être né est sans délivrance. Elle se cristallise dans l'écriture qui l'allège en lui donnant son poids : inexpiable écriture, qui empoisonne et guérit, pharmakos nécessaire, sang noir. La vanité de cette écriture fait écho à celle de l'existence, mais ce qui est la grande objection contre l'existence, qui ne se suffirait pas à elle-même, est cependant la seule façon d'exister un peu. Pessoa s'engouffre dans ses pages. Il ne peut pas faire autrement, car sa fatigue commande une littérature de l'épuisement.

On ne voit pas comment prendre cette fatigue toujours déjà présente... Sa source n'est pas à notre portée. Reste le commencement de l'écriture de cette fatigue. Non pas une écriture déjà passée, mais le flot continu qui œuvre l'épuisement. Pessoa respire d'épuiser sa fatigue par l'écriture, mais il doit sans cesse transpirer sa souffrance. Il y a là un cercle qui montre pourtant que l'écriture est l'exercice nécessaire. Mais au lieu d'entretenir la fatigue (pour finalement vivre avec elle) par une écriture prolixe, il faudrait accepter de s'exercer à renaître, puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de ne pas être né. Si Pessoa n'est pas paresseux, c'est qu'il ne peut pas (ou ne veut pas) renoncer à sa fatigue.


Lisbonne

Pessoa, étranger dans sa ville : il s'y est fondu comme un homme qui arrive sans vraiment l'avoir demandé, et qui s'efface dans une discrétion inquiète. Ce n'est pas seulement la peur de déranger, ou d'être remarqué par les autres : l'immigré a des tempêtes intérieures qui mobilisent toutes ses forces. Jeté sur les quais, il commence à peine le voyage. Les navires sur le Taje résonnent encore de cette arrivée sans retour, de cet exil. Pessoa s'est enfermé dans la discrétion, l'insignifiance. Il s'est consacré à son intranquillité, muré dans de pauvres chambres. Et il a scellé ses écrits dans de grandes malles, comme pour recueillir le sang versé durant ces nuits et le laisser cailler à l'abri des regards. Dans les rues, il n'a fait que passer. Il est parti sans bruit.

Mais aujourd'hui, dans les rues de Lisbonne, on le découvre multiplié. Aujourd'hui les malles s'ouvrent, et des visages sortent. On trouve sur les murs décrépis des ombres du poète, ses fantômes peints qui déjà s'effacent. Un artiste a déposé au pochoir ces traces éphémères. Au détour d'une ruelle, on a la surprise d'une rencontre improbable : la silhouette au chapeau est là, qui semble suspendue dans l'attente. Qui attends-tu ainsi ? Personne, même pas toi. On reste là, et les ombres se superposent. Un peu plus loin encore, la rencontre inattendue se répète. Toujours la même silhouette, ou une autre, avec une petite valise noire. Ombre suspendue dans le voyage, qui attend de partir. Qui attend ainsi ? Personne. Sur l'étiquette de la valise, une signature : « Nemo ». On peut revenir sur ses pas, pour vérifier si la première ombre n'a pas disparu entre-temps. Mais elle est bien là, qui nous a peut-être suivis, ou précédés. On est bien avancé... Les ombres sont partout à la fois, elles sont partout déjà là. Parcourir les rues de la ville en quête de ces ombres, c'est suivre ses propres traces. Les murs font écho à nos questions. Lisbonne résonne à chaque pas, et on vibre avec elle. Quel accueil !

Pessoa a écrit un petit guide de Lisbonne, et effectivement on peut suivre ce déboussolé dans ses écrits et dans sa ville labyrinthe sans pour autant s'épuiser. Sans doute le Fatigué n'est-il jamais sorti de sa fatigue, mais tout ce sang versé semble un don joyeux, une dépense folle et magnifique. C'est ce cadeau, que Pessoa a fait malgré lui, qui est la grande arme des fatigues à venir. L'écriture n'a pas guéri Pessoa, mais ses écrits n'ont plus la force du poison qui sort de la plume enragée. L'encre est séchée, le poison peut devenir vaccin. On peut vivre sans fatigue de ces dépouilles, de ces peaux abandonnées. Je paresse à Lisbonne, je suis ces ombres et je perds sa trace. Pessoa a disparu, et aujourd'hui Lisbonne rayonne de son absence.


Itinerrances paresseuses

J'ai choisi de suivre mes pas pour n'en pas perdre la trace.


Passacaille

En me promenant, je ralentis encore le pas, puis encore un peu, jusqu'à passer silencieusement, sans pouvoir sentir l'amorti de mes pas. Je suis discrètement les ruelles et je remonte le temps : je m'abandonne immobile à cette danse oubliée.


Chaque matin, faire une marque au réel

Garder un couteau sous l'oreiller pour, chaque matin, faire une petite entaille dans les pieds du lit.

Au petit jour, lorsqu'il t'en coûte de t'éveiller, aie cette pensée sous la main : c'est pour faire œuvre d'homme que je me rendors.

On pourra ironiser sur ta « mauvaise humeur », et se moquer de toi :

- As-tu été formé pour rester couché et te tenir au chaud sous les couvertures ?!

- Mais pour quoi ai-je été formé ?

- Es-tu donc né pour te donner de l'agrément ?

- Il est vrai qu'il est plus agréable de rester au lit que de se lever, cependant ce n'est pas ce qui me pousse à rallonger ma nuit. C'est ce que je dois faire maintenant.

- Somme toute, es-tu fait pour la passivité ou pour l'activité ?

- Je ne fais pas rien, je dors.

- Et ne vois-tu pas les arbustes, les moineaux, les araignées, les abeilles remplir leur tâche respective et contribuer pour leur part à l'ordre du monde ? Et toi, après tout cela, tu ne veux pas faire ce qui convient à l'homme ?

- Dois-je compatir avec tous les êtres vivants ? Dois-je m'aveugler de leur aveuglement ? Faut-il dire : l'arbre pousse, je me lève ? Et chez le moineau, l'araignée, l'abeille, est-ce vraiment la même tendance ? Faut-il les réunir dans un même destin ? Je vois le moineau qui vole de mon lit, je sens l'araignée qui tisse sous mon lit, j'entends l'abeille qui passe même les yeux fermés. Je peux vibrer à tout cela sans bouger d'ici.

- Certes il faut aussi se reposer : cependant la nature a mis des bornes à ce besoin, comme elle en a mis au manger et au boire. Mais toi, ne dépasses-tu pas ces bornes, et ne vas-tu pas au-delà du nécessaire ?

- Ces bornes sont-elles vraiment de nature ? C'est l'usage qui prescrit ce qu'on doit faire en ces matières. Ne faut-il pas alors tourner autour de ces repères convenus pour les éprouver. Qu'est-ce qui me pousse à me lever, sinon une habitude trop humaine ? Ce qui convient, c'est de l'interroger en restant couché, car rien ne saurait borner ma soif de savoir.

- Et dans tes actions, ne restes-tu pas en-deçà du possible ? C'est qu'en effet, tu ne t'aimes point toi-même, puisque tu aimerais alors, et ta nature et sa volonté.

- J'aime dormir, mais je ne m'en flatte pas. Lorsque je reste au lit, c'est pour faire bonne mesure, je ne suis tendu qu'à savoir ce dont je suis capable, je veux dormir. Il faut savoir ce qu'on veut. Dans toutes mes actions, j'essaye de mettre la même persévérance.

- Les autres, qui aiment leur métier, s'épuisent aux travaux qu'il exige, oubliant bains et repas. Toi, estimes-tu moins ta nature que le ciseleur la ciselure, le danseur la danse, l'avare l'argent, et le vaniteux la gloriole ? Ceux-ci, lorsqu'ils sont en goût pour ce qui les intéresse, ne veulent ni manger ni dormir avant d'avoir avancé l'ouvrage auquel ils s'adonnent. Pour toi, les actions utiles au bien commun te paraissent-elles d'un moindre prix, et digne d'un moindre zèle ?

- C'est toujours avec ardeur que je m'adonne à la sieste, pensant toujours à l'exemple que je peux donner, ne voulant jamais que l'on puisse supposer que je me laisse aller. Je n'oublie rien de mes travaux lorsque je dors, et je n'oublie rien de la paresse lorsque je travaille ; mais lorsque je dors, je dors, lorsque je danse, je danse, et lorsque je fais tout cela, je cisèle encore. Il n'est pas de métier plus plaisant, il n'en est pas de plus savoureux lorsqu'on a commencé à y goûter, car les saveurs s'y révèlent au fur et à mesure que le goût se forme. Aussi je continue d'avancer l'ouvrage, et je ne m'en lasse jamais. Jamais cette œuvre ne m'empêche de dormir ou de manger, mais chaque somme, chaque repas, m'encourage encore à renouveler mes efforts.

Le texte en italique dans ce fragment est de Marc Aurèle. Le lecteur curieux qui veut savoir pourquoi il doit se lever le matin trouvera la réponse de l'empereur dans Pensées pour moi-même, V, 1.


Certitude

Il n'y aurait pas chez l'homme cette tendance à la paresse, qui se renouvelle en exercice chez certains, s'il n'y avait, au fond, le sentiment d'une véritable inadaptation à la vie. La joie déborde de cette coupe tragique.





S'exercer à la tranquillité

Le paresseux sait le danger qu'il court à s'étendre sous un châtaignier. C'est la raison pour laquelle il peut y dormir tranquille.


Mourissons

Petits chats jetés dans le courant d'un canal, nourrissons laissés au fond d'un terrain vague. Petits cris lancés au froid du monde, chairs tremblées lorsque s'éteint le dernier cri. Je frémis de me savoir aussi abandonné à mon sort, sans pouvoir choisir ni de naître, ni de mourir. C'est ce tremblement d'horreur qu'on ne pourra effacer, et qui nous condamne à la paresse. Car il n'est pas d'issue : c'est l'espoir d'une échappatoire qui nous projette dans nos activités et nos illusions. Cette course n'a pour but que de noyer la chair grelottante d'une agitation qui la déborde et l'anesthésie. Être paresseux c'est d'abord rester saisi par ce qui prend notre vie, pétrifié par ce qui est pétrifiant. J'ai la chair de poule, et après ?


L'esquive. Qui vive ?

Vaincre la mort, voilà le vain mot qui semble ordonner notre existence. Mais engager le combat c'est le perdre déjà - c'est le perdre les armes à la main dira-t-on. Alors renoncer au combat ? Non par manque de courage, mais par ruse, en espérant ainsi ne pas s'exposer aux coups ? Mais le simple espoir d'une esquive engage déjà la défaite ; qu'on prenne les coups à terre ou debout, on est toujours terrassé. La mort est notre maître suprême, il n'y a rien à redire à cela.

Que faut-il faire alors ? Faut-il ne rien faire pour ne pas laisser de prise à une action qui serait dirigée, même sans le savoir, par le secret espoir d'esquiver notre mort ? Si tout ce que je fais, depuis la simple procréation de l'espèce jusqu'à mon œuvre la plus personnelle, n'est qu'une ruse, un pied de nez au destin dont j'espère ainsi dépasser l'horizon, en me projetant, dans ma progéniture, dans mes œuvres, au-delà des limites de ma vie finie, il faut alors ne rien faire pour ne pas se bercer d'illusion. Le salut par la paresse ? Ne rien faire, mais aussi ne rien penser, ne pas croire et ne pas nourrir un espoir au fond de soi.

Mais le simple fait d'y avoir pensé une fois est comme un poison qui laisse un goût amer qu'on ne peut plus enlever, et qui gagne peu à peu toute la vie pour la pourrir. Rien ne sert de ne rien faire, si on ne peut pas aussi effacer l'idée de ce qui nous pousse à ne rien faire. Et c'est bien cela qui est impossible, et qui nous laisse sans possibilité d'échappatoire. Si on ne veut pas se bercer d'illusion, on ne peut voiler l'horreur du néant qu'est la mort. Croire qu'on peut ne rien faire, c'est un peu regarder ailleurs, détourner le regard pour donner une contenance à son inaction. En ce sens la paresse est vide, indolence de l'esprit qui croit pouvoir se distraire des douleurs de la vie par le vide (sans pensée, insensible, inerte).

L'illusion de la croyance religieuse en une immortalité (quelle qu'elle soit), l'illusion de la croyance scientifique en une maîtrise technique du devenir, l'illusion philosophique d'une croyance en l'éternité de la pensée, comme une sortie hors du cours du temps qui nous libère de notre finitude... aucune de ces illusions ne résiste vraiment à l'horreur qu'on ressent face au cadavre. Il paressait endormi. J'en frissonne encore. Il paressait si tranquille. J'en suis livide. Celui qui entretient ces illusions, malgré tout ce qu'il prend dans les yeux à un tel moment, celui qui s'y rattache sait bien, au fond de lui, son besoin de croire pour supporter cette vue du corps humain, posé là sans vie à se décomposer. Y a-t-il là âme qui vive ?


Siestes mortelles

Je me couche sous un châtaignier, et je sens, au dessus de moi, le feuillage bouger. Un bruissement dans le flou des feuilles m'avertit de ce qui peut, à tout moment, m'advenir. J'ouvre grands les yeux et concentre toute mon attention sur ces branchages surplombants : ça va tomber, et je peux imaginer cette chute sur moi, je peux la pressentir comme imminente, même si je ne saurais dire que je la vois. Je tremble comme une feuille, prête à tomber au vent pour pourrir au sol. Creuser les branchages du regard, c'est penser à notre mort. Faire sa sieste sous un châtaignier, c'est creuser sa tombe. Lorsqu'on a exercé cette lucidité, on peut fermer les yeux. Il ne faut pas s'empêcher de retenir son souffle, pour entendre mieux le souffle du vent dans les feuilles, et continuer ainsi, les yeux fermés, de voir, de sentir ce qui peut nous tomber dessus. Il n'y a plus du monde qu'un bruissement, et bientôt plus rien, car peut-être qu'on ne se réveillera pas. Il ne faut pas chercher à ouvrir les yeux, comme pour voir notre monde une dernière fois, mais le laisser à son indifférence. Car, dans le bruit du vent, rien ne distingue la feuille morte du dormeur mortel. Tout repose au sol.

Dans une lente respiration je ne pense plus à la mort, mais je m'endors à elle, confusément, je ne rêve pas non plus, je glisse dans son sommeil car je la sais là, tapie au fond de moi. L'horreur qu'elle m'inspire, l'affreuse sensation de ne pouvoir saisir les contours de ce qu'il serait aussi primordial de connaître, l'accablement de savoir ce poids en moi sans pouvoir rien faire pour alléger mon corps, tout cela ne m'empêche pas de dormir, pour une fois. Il y a même un certain apaisement à savoir que je ne peux me débarrasser de tous ces maux, et du mal qui les génère. Ce n'est pas la tranquillité distante du sage qui dissout l'objet du malheur humain, c'est une simple accalmie qui porte en elle l'acceptation de la mortalité, sans ôter le tragique révoltant de cette condition. J'accepte de m'endormir, j'accepte de fermer les yeux sans me voiler la face, simplement en laissant tomber mes paupières. Ce n'est pas par dépit : je veux dormir, je veux fermer les yeux - vivre les yeux crevés s'il le faut - je veux vivre ce somme qui sera peut-être sans réveil, je veux mourir enfin, chaque jour, chaque instant vivre cette vie dans sa mortalité.

Je suis tiré de ma somnolence par une douleur vive et pointue, un coup sec qui vient de me poinçonner la vue : ça m'est tombé dessus. Je me redresse effrayé, haletant et tâtant mon visage à la recherche de la blessure. Je ne distingue pas de plaie, mais la douleur se répand, précisément, comme des perforations méticuleuses autour de mon œil gauche. Il n'y a rien de remarquable au toucher, mais la douleur est là, bien présente. En bougeant je tombe sur le piquant qui m'avait atteint dans sa chute : c'est une bogue. Elle est d'un vert vif et acide, elle est légère et je peux la prendre dans la main. Je regarde cette chose qui m'est tombée dessus, innocente. Ce n'était qu'une bogue ! Me voilà pris d'un merveilleux fou rire.


Chers disparus

Ça me revient. Est-ce moi qui ai fait cela ? Il faut croire, puisque maintenant je me le rappelle. Il y a un instant cela n'évoquait rien, mais là tout revient mystérieusement en moi, comme si cela ne m'avait jamais quitté. C'est bien un peu moi qui ai fait cela, puisque c'est là et que je m'en souviens ; pourtant cette présence même ne cesse de m'étonner. Mon souvenir s'est faufilé, malgré moi, et le voilà tel que j'étais, voilà l'intrus. Je n'ai le sentiment que tout cela n'est plus, irrémédiablement, que parce que je le sens qui réapparaît. Bientôt ce souvenir en éveille d'autres. C'est un peu comme dans les bons vieux films d'épouvante : lorsque la terre commence à trembler, tous les morts se lèvent les uns après les autres ; tous semblables, tous différents, et pourtant vivants, comme moi, ils me rient au nez (les morts sont farceurs, ils aiment bien faire peur). Il y a toujours quelque chose d'effrayant à sentir que l'on meurt à soi-même, mais il y a aussi quelque chose d'apaisant à dormir dans les cimetières. Celui qui imite les morts en paressant sur les pierres, frisonne des courants d'air et garde le sourire aux lèvres. Il sait que si quelque chose sortait de là pour lui attraper le pied et l'entraîner sous terre, cela ne lui serait pas tout à fait étranger.

Je commence à griffonner ça sur un papier, puis j'arrête. C'est comme si j'écrivais une lettre à un cher disparu, et que je décidais de ne pas l'envoyer. J'imagine le motif de non distribution : changement d'adresse. Alors je griffonne ça à nouveau, maladroitement, sans plus trop savoir ce que je dois noter, mais le papier est devenu un chiffon, illisible. Paresse et disparais, pour que reparaissent, un jour peut-être, les lambeaux de ta vie, tous ces chers disparus.


Les risques du métier

Je sais que je risque de ne pas m'endormir, et je sais aussi que je finirai par m'endormir pour toujours, sans pouvoir me réveiller. Apprendre à grandir, c'est continuer à surmonter ces échecs partiels, tout en sachant qu'on est voué à l'échec, en fin de compte. Mais le paresseux ne renonce pas à l'espoir d'un jour ou d'une nuit.


Insomnie

Je me réveille dans la nuit. Tu dors tout près de moi, tu restes endormie ; ce qui m'a réveillé ne t'a pas touchée. Je voudrais te dire bonsoir, mais le monde reste sourd. En fait, je regarde autour de moi, mais la beauté singulière de cette nuit a disparu. Je suis absent, et cette nuit n'est pas comme les autres, puisque tout s'évanouit et semble toucher à sa fin. Que deviendrai-je sans toi ? Cette idée va m'empêcher de dormir, et nous resterons séparés, comme à jamais. Vivement demain.


Doux rêve

Je caresse l'espoir d'être bercé.


Poison

Je ne sais rien de la mort, en fait, mais je sais que tout ce que j'écris ne pourra effacer tout ce que j'ai vu. Je ne peux taire le cri qui semble tout anéantir : rien ne subsistera. Faut-il que la mort contamine tout ? Comment se fait-il, alors, que cette manie poétique persiste malgré tout ? Je ne peux pas effacer non plus toute cette beauté que je vois, et qui reste incompréhensible ; la joie que j'en retire est aussi réelle que ma douleur, tout aussi forte, tout aussi nécessaire. Alors je reprends le fil de mes pensées, et j'essaie un mot, encore une fois. Je ne peux retenir mon hésitation.


Prière de midi

Une petite pièce fraîche, voûtée et blanche - une chapelle sextine - ; je m'allonge sur la méridienne et j'égraine mes pensées.





Conversio

Le récit d'une conversion est un retour sur soi qui cherche à présenter rétrospectivement un moment de sa vie comme un tournant. Ce tournant peut être une mutation ou un rappel qui renvoie à l'origine. On est tout retourné de cette transformation radicale. L'élection de ce moment décisif laisse dans l'ombre les petites mutations, les inflexions perpétuelles qui ballottent réellement nos existences. On pense recueillir dans cet instant la naissance qui nous a échappé, on rêve de renaissance et on oublie que l'on meurt à chaque instant. Faut-il sacrifier à cette fiction littéraire ?

Peut-être. Si on ne cède pas aux illusions qui embrument la conscience de soi, on peut y voir seulement un exercice de la mémoire, un travail d'archive qui ouvre des possibles. Si le récit n'est qu'une façon de présenter un événement en lui donnant une forme nouvelle, il ne figera pas l'histoire d'une vie dans un moi idéal. Faire témoignage, c'est alors rappeler ce qui s'est peut-être passé en telle occasion, pour exercer son attention à chaque occasion. Non pas graver les origines d'une vie nouvelle dans le marbre, mais nous faire vivre à chaque instant nos petites morts. Si dans le mouvement de conversion la rupture suppose aussi la fidélité, il faut s'avouer que la conversion demande aussi à être renouvelée pour être authentique. Mais alors, dira-t-on, où tout cela nous mènera-t-il ? Je ne pense pas qu'une telle question soit vraiment pertinente ; je ne la reprends pas à mon compte, mais je partage l'inquiétude qui transparaît ici. Il n'y a que le converti qui croit que sa conversion puisse orienter définitivement son existence. Pour ma part, je continue à tâtons. Je me souviens assez bien d'un moment de ce genre. Je peux essayer de rapporter comment le croyant que j'étais s'est tourné vers les choses. C'était à la Pâques 1987, j'étais en vacances dans cette grande maison rose près de la vallée close, dans le Midi. Quel était exactement mon état d'esprit ? Je ne sais. Mais il n'y avait ni tempête, ni pluie de larmes, comme au sortir de l'hiver, peut-être juste une petite montée de sève. Enfin, c'était le printemps. Ma mère s'était absentée. Quant à moi, je fus m'étendre, je ne sais comment, un livre à la main, pour profiter du jardin ou pour passer le temps de ma solitude ordinaire : « Je lisais à l'ombre d'un cerisier. Tout était silencieux et j'ai lâché le livre... »

À peine avais-je fini de lire que mon regard se levait distraitement ; une lumière rassurante s'était répandue autour de moi, dissipant dans mon cœur toutes les ténèbres de l'incertitude. C'était une sensation avant d'être une idée, et je n'ai pas cherché à la formuler distinctement. Je m'abandonnais simplement à une ambiance d'ensemble, qui dépassait ma personne et qui touchait toute chose. Ce n'était pas une illumination fulgurante qui me saisissait, mais tout était laissé dans un bruissement d'indifférence, il y avait une sorte de légèreté douce et non affectée, rien de grave, rien d'important en somme dans ce qui passait. Ce n'était pas l'auguste matin d'une vie transfigurée. Je ne me sentais même pas au milieu des choses, ni plus proches d'elles, dans une position de dévoilement. C'était plutôt une sensation d'effacement qui faisait paraître un cours ordinaire, courants d'air qui effleurent tout, rayons dispersés, mouvements lents des feuilles, variations des fleurs : j'étais caressé de tous ces changements comme si je n'avais pas été là. J'étais absent, seuls les parfums m'informaient que j'étais pourtant là, chose vivante parmi la vie des choses. Mais il n'y avait rien au-delà de cette pure présence de la lumière dans les fleurs de cerisier. Il y avait aussi une émotion très vive, mais sans transport ; la douceur ambiante me remplissait irrésistiblement d'une très grande joie. Pas d'euphorie ou de bouleversement, pas de larmes ou d'effusion. Une simple joie qui s'imposait comme une puissance indéfectible. Je dis cela ainsi parce que j'y pense maintenant, et que j'essaye de décrire ce moment, mais il faut bien voir que tout cela était vécu dans un abandon irréfléchi. En même temps, c'est bien la précision de ces sensations qui a emporté avec elle, insensiblement, ma conversion dans ce moment. Un regard nouveau allait naître de cette façon dont les choses se sont présentées là. C'est ce mouvement que je voudrais souligner : ce n'est pas une attention portée aux choses du fait d'un réveil, d'un signal qui attire l'esprit pour qu'il se concentre ; c'est plutôt une détente, une distraction dans laquelle vous êtes dispersés dans mille petites choses insignifiantes. Je me suis laissé aller vers tout cela, et j'ai continué à me perdre dans toutes ces choses qui ne sollicitaient pas mon attention, mais qui continuaient à se présenter dans leur nouveauté. Cette conversion n'est pas une apparition soudaine, mais le résultat d'une conversation muette, d'un lent mélange des souffles, d'un échange imperceptible entre ma respiration et le murmure des choses.

L'idée n'était pas formulée, elle s'est glissée entre deux sensations, comme une brève remarque, une note pour attirer l'attention sur un détail qui aurait pu échapper : «au fait, Dieu n'existe pas...» Mais l'idée elle-même n'avait rien de bouleversant sur le moment, elle est restée longtemps à la marge de mon esprit. Elle n'a pas été l'objet d'un examen, mais elle s'est faufilée, profitant de la luminosité ambiante. Je l'acceptais sans y penser, car je regardais ce nouvel horizon, cette lumière à perte de vue, je somnolais dans cette immensité où elle a dû voir le jour. Ce n'est donc pas elle qui s'est révélée à moi, c'est tout ensemble que j'ai embrassé tout ce qui s'offrait alors à moi, et elle était là, dans un coin de ce nouveau monde flottant.

Si j'ai ainsi perdu la foi, ce n'est pas parce qu'elle était vacillante. Je n'avais jamais eu de doute sur l'existence de Dieu, et je n'ai pas le souvenir de débats intérieurs. Ma croyance s'enracinait dans les peurs qu'ont inspirées les récits terribles de vieilles Sœurs chargées de mon éducation religieuse lorsque j'étais petit, elle s'est fortifiée de la foi des adultes bienveillants et sensibles qui m'ont entouré par la suite, elle était vivifiée par une pratique régulière. J'ai vite compris que l'essentiel était dans une vie intérieure, et, de ce fait, certains aspects liturgiques m'ont paru factices. Cependant les cérémonies ne me semblaient pas vaines, dès lors qu'on y participait vraiment ; cela pouvait bien avoir un aspect théâtral, mais il y avait aussi un sens profond. Lorsque j'entendais les paghjele, ces chants polyphoniques sacrés, monter du chœur des hommes vers les voûtes de la petite église de village, j'étais proprement transporté. Aussi ma foi n'a pas disparu parce qu'elle s'est éteinte ; c'est plutôt comme si elle s'était dissoute dans quelque chose de plus vif encore. Je n'ai jamais eu à la renier, simplement elle n'était plus d'actualité. En disant cela, j'ai bien le sentiment qu'on va me prendre pour un benêt. Mais au moins on ne me taxera pas de furieux.

Comme au sortir d'un lent réveil, je montai sur la terrasse dominant le jardin, pour vérifier que tout baignait effectivement dans la même lumière. J'ai regardé longtemps les cerisiers, sans penser à rien, simplement pour respirer ce moment et essayer d'en faire la provision au fond de mes poumons. Puis, en y réfléchissant, une idée me traversa l'esprit. Je revins en hâte à l'endroit où j'étais assis, et où j'avais laissé tomber mon livre. Ce n'est donc que dans un second temps que j'ai essayé de retrouver le passage que j'étais en train de lire lorsque cela s'est passé, comme pour trouver un signe, pour vérifier s'il y avait un lien entre ce qui était écrit et ce je que j'avais vécu. Il fallait voir si le hasard de la lecture pouvait avoir valeur d'oracle. Y avait-il eu une voix inouïe qui m'avait soufflé de lire ? Pouvait-on parler de révélation ? Je mis un certain temps à chercher ce fameux passage, et, en fait, je ne le trouvai pas, tant ma lecture avait été distraite. Aucun passage ne m'est tombé sous les yeux. Le livre m'était tombé des mains, je n'avais pas marqué le passage du doigt, ou de je ne sais quel autre signe, si bien que je dus relire plusieurs chapitres sans pouvoir satisfaire ma curiosité. Je ne voulus pas en lire davantage, c'était inutile. J'ai bien dû admettre qu'il n'y avait aucun rapport entre ce que j'avais ressenti et les Mémoires d'une jeune fille rangée. Non-événement. Ce point était en fait assez apaisant. Je n'ai rien dit de tout cela, ni à un ami, ni à ma mère, je l'ai simplement gardé en moi comme une évidence nouvelle. J'ai seulement cessé d'aller faire les lectures à la messe dominicale. Je ne me souviens pas le motif que j'ai invoqué, mais je n'ai assurément pas donné d'explication. J'ai laissé derrière moi la large cathédrale, ses piliers de marbre, le théâtre des fidèles, les orgues et les beaux chants, j'ai déserté la petite sacristie où je préparais mes lectures, et ceux qui m'y accueillaient. J'ai laissé tous les dimanches de ma vie ancienne sans amertume, et sans rien oublier de l'ennui et des quelques plaisirs que me réservait l'accomplissement hebdomadaire de mon devoir de chrétien, et surtout, sans oublier que c'était cette foi qui m'avait fortifié jusqu'à ce moment.

Depuis je vis sans dieu. Mais j'aime à me rappeler cette foi sincère et cette pratique honnête. On dira peut-être qu'une telle conversion n'est que le signe d'une âme débile. Je laisse à ces accusateurs moins scrupuleux que leur maître le soin de décider si une telle déroute est la marque d'une volonté défaillante, ou si je dois me sentir abandonné de Dieu, disgracié. Car il me semble aujourd'hui que l'essentiel est ailleurs.

Sans doute il n'est pas sans importance de savoir que Dieu n'existe pas, et, pour le jeune homme que j'étais, l'affirmation d'athéisme jouait son rôle dans les repères dont on a besoin lorsqu'on cherche encore son identité. Mais maintenant que je me dis que les choses sont en vérité plus floues et plus changeantes, au moins pour ce qui regarde l'identité, l'essentiel de ce passage d'une conviction à une autre est justement dans ce devenir athée. Aujourd'hui je tire un sens positif de cette expérience, dans le sens où l'important n'est pas qu'il n'y ait pas de Dieu. C'est ma somnolente lecture qui m'intéresse, c'est là que je retrouve quelque chose qui me parle, qui m'interpelle, qui m'engage à somnoler encore, en lisant, en écrivant aussi. Ma mémoire vive de ce moment me fait perdre le fil des mots, mais j'y suis pourtant un chemin. C'est une qualité d'esprit qui garde une valeur présente, qui demande à être exercée. Je lis sans lire, j'écris sans rien tracer. Tendre défilement, c'est un moment réellement très intense où l'attention, toujours présente d'une certaine façon, se détache pourtant de son objet. Là, je flaire quelque chose qui ébranle tout mon être. C'est comme si la lecture ne valait que par l'épuisement qui permet, parfois, ce flottement hasardeux.

Ce n'est pas tant un mystère à percer, qui anime l'ardeur du chercheur, qu'un sens à aiguiser. Il y a dans cette attention distraite, un agir où se réunissent la tension et la détente, la concentration et le relâchement (je n'ose dire de «l'âme»). Ce n'est pas là une clef, car il n'y a pas de porte, ce n'est pas une lumière, car le paresseux accepte sans crainte ni regret que l'obscurité du jour se mêle aux ténèbres de sa propre intelligence. C'est juste une piste pour un animal savant, une trace à suivre pour qu'il pose ses mots.

Je songe parfois à un lieu où je puisse me lier aux choses, comme un jardin. Je jardine. Lisez bien : je veux dire j'écris un jardin. Voilà un beau projet pour le paresseux : prendre la plume à travers un jardin. Traverser le jardin, voilà l'œuvre d'une vie ! Je reviens aux fleurs blanches des cerisiers : jamais je ne les ai vues aussi distraitement, aussi présentes ; à peine quelque chose, une vie aveugle, sans poids, un murmure, un flottement, respiré des yeux et déjà effacé... tout ces mots sont décevants, il faudra vraiment que j'y revienne, que je travaille à ces fleurs blanches, pour goûter leur fadeur. Mais la difficulté c'est que souvent je suis trop attentif, je guette trop, et il y a finalement quelque chose qui m'échappe. Il me reste le souvenir fané de ces fleurs de cerisiers.

Depuis j'ai continué à lire, j'ai continué à dormir sous les arbres, sans l'ombre d'un repentir, m'abandonnant parfois à la rêverie de cette «sieste originelle».


Caresse les apparences

Dans paresse paraît esse.


Un homme d'exception

Jérôme K. Jérôme : «La paresse a toujours été mon point fort. Je n'en ai tiré aucune gloire, c'est un don. Certes il y a beaucoup de fainéants et de lambins, mais un authentique paresseux est une exception. Ça n'a rien à voir avec quelqu'un qui se laisse aller les mains dans les poches. Au contraire, ce qui caractérise le mieux un vrai paresseux, c'est qu'il est toujours intensément occupé».


Passer l'enfance

Quant à savoir s'il s'agit d'un don, la question a été évoquée il me semble : le « naturel » paresseux suppose une attention vive à l'existence, une attention telle qu'elle ne se laisse pas distraire par l'agitation des hommes. Alors si ce naturel existe, il n'est que le fruit d'une éducation par les circonstances : un don du hasard qui fait que l'enfant est plus ou moins délaissé, pour que ses sens divaguent au gré des expériences solitaires, mais qu'il ait aussi goûté à la douceur et à l'affection des autres, pour que son regard reste bienveillant aux hommes et sensible aux gestes caressants. Il faut avoir eu l'occasion de déployer une sensibilité vive mais pas exacerbée, car elle doit savoir distinguer ce qui émeut et ne pas se perdre dans une vivacité débordante et assourdissante ; il faut que le fond de l'expérience naissante soit suffisamment calme et repose pour que puisse se détacher l'attention aux plus minces détails de l'existence, et il faut que la conscience naissante de la solitude de l'existence se fasse sans torture, mais qu'elle fasse déjà apparaître, par delà le plaisir de se recueillir et de sentir comment tout se recueille en soi, la sollicitude de l'expérience des autres.

L'enfance est un temps rare où l'attention au déploiement de toute chose est quasi instinctif, c'est pour cela qu'il nous semble si long et qu'il se rappelle à nous si souvent par delà les autres âges de la vie. L'enfance est déjà une vie entière, une vie nouvelle chaque jour avec ses mille petites morts. L'enfant se réveille avec ce regard naissant sur l'existence qui fait qu'il ne voit pas finir le jour. Mais les circonstances douloureuses peuvent briser cet élan, ou les circonstances ordinaires, qui veulent que l'enfant soit un petit homme, et qui entendent bien l'arracher à cette sorte de paresse primitive.


Le longtemps

L'enfant, dans son intense occupation, vit au ralenti. C'est pourquoi ce temps est le plus long de l'existence, et qu'il éveille la nostalgie. L'homme débordé par ses occupations défile sa vie et rêve parfois de revenir en enfance. Cette simple rêverie est un temps d'arrêt qui lui procure une grande satisfaction, mais qui exaspère aussi son désespoir de ne pouvoir rester enfant, et d'avoir maintenant une vie si rapide, si courte, si finie. Le paresseux, qui ne se berce pas d'illusions, sait que, sans chercher à retourner en enfance, il peut s'exercer à faire durer sa vie.


Au fil des jours

La paresse doit être continuée, elle doit être le fil de notre existence, la vibration qui la parcourt. Chacun de nos actes ne doit être que l'écho de cette tension première.


Disposition harmonique - sans mélodie - longuement tenue

Le musicien le plus habile, exercé à acquérir une dextérité qui lui permet de déployer son art en jouant, doit encore arriver à tenir cette sonorité qui sourd quand s'effacent les derniers sons. C'est dans les moments qui précèdent, ou qui suivent le morceau, qu'on peut sentir cet unisson, cette sonorité indistincte, accordée, unique, qui traverse la bonne exécution du morceau. De même, c'est au lever ou au coucher qu'on reconnaît le paresseux.


Paresser par soi-même

Descartes enfant était d'une santé fragile. Cet état de santé a sans doute attiré son attention pour qu'il s'exerce à produire un ordre du corps qui surmonte ses maladies. Il faut s'éprouver pour devenir valide. Au collège, il avait un privilège par rapport à ses camarades : on l'autorisait à demeurer longtemps au lit. Cette pratique est devenue chez lui une habitude, une manière d'être. Il se levait souvent vers onze heures du matin, après avoir étudié ou écrit au lit. C'est en rallongeant aussi nos matinées que nous pourrons méditer son œuvre, et que nous pourrons suivre l'exemple de celui qui cherchait son chemin en repos.


Malade et sauf

Dans son lit, le malade prend sa température : que n'a-t-il plus souvent suivi ce maître chaleureux ? Hier encore, il courrait à tous vents, sans ménager sa peine, et le voilà maintenant cloué au pieu. Mais ce temps imposé le tire de son agitation. Dans le lit tiède, sans pouvoir rien faire d'autre que de se reprendre, il peut être pris d'un vertige : comme le dit Nietzsche, le malade couché découvre que, «le reste du temps, il est malade de son emploi, de ses affaires ou de sa société, et qu'il a perdu toute conscience claire de soi». La maladie elle-même peut donc être une période de convalescence, un repos salutaire dans lequel on reprend vigueur, et dans lequel on éprouve la valeur de son existence. On soulignera que ce loisir auquel est contraint le malade, il le doit à son corps : c'est parce que celui-ci donne la mesure de sa puissance, qu'il a rappelé l'agité à sa vie. Le voilà étourdi par ce corps qui «flanche», et voilà que cette inconscience le réveille ; le voilà contraint de s'abandonner à nourrir sa vie. L'agité voudrait reprendre au plus vite son activité, mais son corps, qui sait ce qu'il peut, le tient dans la paresse. Peut-être en tirera-t-il quelque sagesse, car le salut vient toujours de là.


Table de multiplication

«Multipliquei-me para me sentir...» chante Alberto Caeiro. «Je me suis multiplié pour me sentir». Le besoin de tout sentir pour se sentir engendre une parole qui déborde chaque coupe qu'elle remplit, une parole extravagante pour tout explorer de ce qui en soi naît avec la parole. Renaissance perpétuelle où le poète, à chaque poème, se sacrifie entièrement à un nouveau dieu. Délice de la célébration, supplice du calice et de l'éclatement.


Soleil - rat - dieu

«Le Magyar est beaucoup trop paresseux pour s'ennuyer», ce proverbe donne à penser. Les animaux les plus subtils et les plus actifs sont seuls capables d'ennui. - Ce serait bien une idée pour un grand poète que l'ennui de Dieu le septième jour de la création». Dans cet aphorisme d'Humain, trop humain, Nietzsche lève donc ces pistes, qu'il faut suivre... Que serait, en effet, ce Dieu sans divertissement ? N'est-ce pas parce que Dieu est le plus subtil qu'il ne peut manquer de s'ennuyer après ce débordement d'activité ? Car, on l'imagine volontiers infatigable et léger dans l'œuvre la plus pénible, la plus titanesque qui puisse exister : en créant, en tirant tout du néant, Dieu s'offrait un travail à sa mesure. Mais peut-on vraiment imaginer notre Créateur jouir d'une détente parfaite, et, enfin d'un bon sommeil ? Peut-on croire sérieusement que Dieu s'abandonne au repos le septième jour ? Si cela était, il n'y aurait rien à dire, car, finalement, rien de remarquable n'aurait existé. C'est bien ce que Dieu a dû se dire : bon, et maintenant ? Quoi de neuf ? Quoi de surprenant ? Nietzsche a raison de relever que ce serait un beau sujet pour un poème du genre «épique» : car, qu'on ne s'y trompe pas, si Dieu n'a plus rien à faire, si l'action est derrière lui au septième jour, imaginer ce qui «passe» alors dans l'esprit de Dieu, cela revient à raconter une épopée. Mais on peut aussi prendre la remarque dans un autre sens, et dire : n'est-ce pas l'homme qui introduit l'heureux hasard qui va tirer Dieu de sa paresse ? N'est-ce pas la chute qui va l'engager dans une nouvelle aventure, qui va l'amener à reprendre sa Création, puis à se préoccuper du devenir des enfants de cet animal trop curieux pour être paresseux ? Mais alors, ce poème qui est le récit de l'ennui de Dieu, ou le récit du divertissement divin, existe : c'est la Bible.

Les Hongrois de Nietzsche me font également penser aux Corses, surtout si on les rapproche des animaux stupides, incapables d'ennui : «Le Corse est beaucoup trop paresseux pour s'ennuyer». Ne faut-il pas entendre là un hommage à ce peuple de «sauvages», si on comprend leur paresse comme le seul moyen de dépasser l'ennui ? En transformant ce proverbe, je ne peux m'empêcher de penser à Sénèque qui, comme chacun sait, a dû faire un petit séjour forcé sur l'île. Les Corses dont il fait le portrait ne sont pas «paresseux», mais leur stupidité les rapproche assurément des brutes épaisses. Esprits empâtés, mœurs frustres, rusticité à toute épreuve : voilà l'humanité des premiers jours, mal dégrossie. Il faut ce peuple-là pour cette île au «sol déshérité», que Sénèque appelle «la barbare». Sénèque jeté sur cette terre stérile, dépérit à petit feu, et brûle littéralement en été, «quand mord la Canicule». On entend sa plainte : «Épargne l'exilé, je veux dire le mort». D'où vient cette souffrance qu'on trouve dans les poèmes que Sénèque écrit pour conjurer l'exil ? On aurait pu penser que ce grand homme de lettres eût profité de l'occasion pour s'adonner aux loisirs ? Cette retraite forcée va-t-elle exercer notre apprenti ? Dans sa bouche, c'est toujours le même cri : exil ! Bref, Sénèque s'emmerde comme un «rat mort». Et l'on peut reprendre ainsi l'aphorisme de Nietzsche : cet animal de Sénèque, dont la finesse d'esprit n'est pas à prouver, et qui sait s'occuper de ses «affaires», fait montre, lorsqu'il se retrouve en Corse, privé de tout ce qui faisait sa vie de cour, de l'ennui le plus profond. Seuls les Corses peuvent supporter « la barbare » : il faut être une brute apathique pour ne pas être accablé de l'existence sur cette île. Mais on peut aussi tourner la chose : car que sait Sénèque de l'exil ? Ne voit-il pas que c'est notre condition commune ? Ne voit-il pas qu'il devrait se sentir Corse, comme tout homme, car chacun reste toujours sur son île battue par les flots, sans aucun autre espoir que d'être frappé par un soleil plombant ? Cet exil n'est pas forcé, ni volontaire : mais qui sait s'y abandonner ? L'ennui, c'est le cri de l'exilé qui s'attache au sens alors que tout est vide, qui voit que tout est mort, mais qui rêve d'ailleurs. Ennui mortel, qui préside au plus grand abattement ou à la plus grande agitation. Qu'est-ce qu'un paresseux ? Un exilé qui passe, radieux, qui, lorsque le temps se lève, continue à flotter et suit les rondes de la mer. Car, c'est bien connu, lorsque vient la tempête, les rats vivants ne quittent pas le navire abandonné des hommes, ils dansent.


Zoologie

Les animaux éprouvent leur vie qui englobe spontanément tous les mouvements qui leur sont propres. Première leçon : «ta zôa trechein» - les animaux courent. La parole a multiplié chez l'homme les manières de sentir, elle a multiplié encore les manières d'agir et de vivre. Le propre de l'homme c'est la biodiversité. L'homme ne saurait restaurer une unité perdue, car il s'inscrit dans une dispersion toujours déjà là. Il est le seul à se demander comment il doit vivre, à s'interroger sur le «genre de vie» qu'il doit mener. Cela ne signifie pas que cette logique, et les réponses qu'elle engendre, soient indépassables. On peut étudier toutes ces réponses partielles pour voir comment elles naissent (ce serait la tâche de la biologie), pour les confronter à la leçon animale. Il ne s'agit pas d'une fuite en avant, qui nous ferait courir après les animaux (sans pouvoir les rattraper), et qui rêverait d'un mutisme béat. Cette confrontation reste langagière, et elle vise à dépasser les genres de vie (bios) dans ce qu'ils ont d'exclusif pour réfléchir une vie (zôê) qui comprenne la valeur de ces aspects, de ces reflets, que les hommes suivent comme des miroirs. En ce sens le discours paresseux est essentiellement zoologique.


À l'ombre des vaches

Le flair étant la chose du monde la moins bien partagée, il faut se retourner vers les êtres mystérieux qui nous entourent, et voir si on ne peut pas apprendre d'eux quelque chose pour se sentir vivre. Il ne s'agit pas de se mettre à leur place en leur donnant la parole, s'il est permis de s'exprimer ainsi. à quel titre les fera-t-on parler ? On essaiera de méditer dans leur ombre, comme on suit un maître, balbutiant en chemin ce que l'on a cru comprendre de ses leçons pour se les répéter. Il faut que les hommes apprennent à s'allonger à l'ombre des vaches, qu'ils acceptent de dire : «Nous dormons et elles veillent».





Monnaie de singe

« Time is mon{[k]=$}ey ».


Dompteur

Il faut faire téter les puces sans les avoir à l'oreille. Cela ne dépend que de soi.


La tortue

La tortue passait son chemin, lorsque Totor, cheminot consciencieux, l'attrapa et lui dit :

- Attention, tortue, tu vas te faire écraser par un train si tu traverses la voie #. Ah ça, on peut dire que je t'ai sauvé la vie. Ne sais-tu pas que les trains se cachent et que leur vitesse emporte tout sur leur passage !

- De quelle voie me parles-tu ?

- Mais de celle-ci, de ces traverses et de ces rails, que tu traverses avec ton attirail.

- Quelles traverses, quel attirail ?

- Ton truc sur le dos, qui ne te protègera pas si le train passe.

- Quel train ? Je ne vois rien de tout cela. Tu m'as l'air bien inquiet... Et toi que fais-tu ici ?

- Je travaille de ci, de là, mais là, c'est mon chantier du moment, j'entretiens la voie, du moins ce morceau.

- Tu chantes ?

- Non, mon boulot, c'est les boulons, je les serre pour pas que ça déraille.

- Tu es enroué ?

- Mais non, ça alors, t'es tordue toi, y'a rien là d'dans ? C'est pour la sécurité, on n'arrête pas le progrès mais faut pas chômer, ah ça non, faut trimer, et à un train d'enfer, si on veut que ça avance, que ça roule comme sur des roulettes quoi, alors les rails, les boulons, les traverses, tout ça quoi, il faut pas que ça traîne, sinon tout ça, pff, et tout ça...

- Pourquoi tu tousses ?

Mais un train passa sans crier gare. On ne peut pas vraiment prévoir sur le bord des voies, là où Totor travaille. Il y a bien des horaires là où il y a des arrêts, mais pour le reste, le train passe sans frein, et puis on ne sait pas ce qui motive la locomotive. Alors dans le souffle du train Totor lâcha la tortue, qui roula un peu plus bas et disparut. Et le train, interminable train, frappait son refrain assourdissant : «Tu as tort, Totor, tu t'entêtes à tout tenter, tu t'uses et tu te tues à tant t'entêter...» Lorsque le train eut disparu au loin, il regarda la voie qu'il devrait quitter pour devenir chemineau.


La vache

Alors qu'ils se promènent sur la route, le maître et son disciple sont tirés de leur méditation par le klaxon virulent et le vrombissement d'une voiture arrivant à toute vitesse derrière eux. Ils sursautent et ils ont à peine le temps de se mettre de côté pour laisser passer le bolide. «Que s'est-il passé, maître ?», interroge le disciple hagard qui ne s'était pas retourné et n'avait senti qu'un souffle bruyant lui fouetter le visage. Mais le maître, qui l'avait tiré par la manche pour éviter l'accident, ne répond pas. Il se trouve dans le fossé, un peu plus bas. Remontant avec peine, chargé d'épines, il peste contre l'auto, puis s'emporte contre son disciple qui, voulant le tirer du fossé, a finalement glissé avec lui, l'entraînant à nouveau dans les broussailles. Ils poursuivent leur route, le maître en agitant ses bras, le disciple en baissant la tête, tous deux couverts d'égratignures. Mais l'écho du klaxon retentit un peu plus loin derrière un virage. Ils pressent le pas et découvrent la voiture à l'arrêt sur la route, avec son conducteur agitant le bras par la fenêtre de sa portière et jouant du klaxon comme au beau milieu d'un embouteillage. Étonnement des deux promeneurs renversés. Ils avancent encore un peu et aperçoivent la cause de l'incident : une vache est couchée au milieu de la chaussée interdisant le passage au bolide. Elle n'a manifestement pas l'intention de bouger d'un poil. Le pare-choc du véhicule est collé à son abdomen, les vibrations de l'avertisseur doivent lui percer les tympans, mais elle ne frémit même pas et ne manifeste aucun signe de gêne. Aucun mouvement de l'animal. Juste, de temps en temps, sans bouger la tête, elle active lentement sa mâchoire inférieure, peut-être pour se débarrasser des quelques brins d'herbes qui dépassent encore de sa bouche, signes d'un festin à peine achevé. L'énervement du conducteur est à son comble. Il tente de couvrir le klaxon par des insultes diverses. Il accélère à fond pour gonfler le bruit du moteur. Mais l'animal reste sourd. Finalement il sort du véhicule, toujours en criant, tire la queue de la vache, puis lui donne un coup de pied, puis deux. Mais rien. Il tente alors de pousser l'animal mais dérape, s'écrase au sol, se relève, furieux et donne encore un coup de pied. En vain. La vache continue de fixer le véhicule en l'ignorant, comme si son regard visait, par-delà l'homme et sa voiture, un horizon absorbant toute son attention. Le temps passe, rythmé par les cris de l'automobiliste et par le lent mouvement que fait la queue de la vache pour chasser les mouches. Comme il fait chaud, l'homme est vite épuisé. Au bout d'un quart d'heure on n'entend toujours pas de mouche, mais juste la queue de la vache qui fouette l'air sous le regard vide de l'automobiliste abattu. Les deux observateurs n'osent pas briser le silence qui entoure la contemplation de la vache et l'air médusé du conducteur. Celui-ci se résout à rejoindre son véhicule ; il regagne l'habitacle réconfortant. à ses marques il trouve une vigueur nouvelle ; le moteur répond toujours à ses brusques mouvements de pédales. Il engage alors une marche arrière poussiéreuse et bruyante, puis une manœuvre nerveuse pour faire demi-tour, et il file d'où il venait dans un nuage de ressentiment, manquant de peu les promeneurs toujours surpris par la rapidité du véhicule. Lorsque la poussière se dissipe l'animal a disparu. Le maître pointe du doigt en toussant un endroit de maquis où la végétation chuchote le lent cheminement de la vache sacrée : «Je voudrais que ces vaches m'enseignent leur sagesse».


Courses en ville

Les vaches allaient dans les rues, mimant l'air détaché des sages au milieu des passants affolés.


Estomaqué

Pourquoi y a-t-il tant de poches dans l'estomac des ruminants ? J'ai entendu des explications physiologiques et savantes, mais je crois que la vraie raison c'est que ces êtres bien profonds peuvent ainsi multiplier les siestes.


Sans bouser

Le cri de Tous ceux qui tombent : «Ah ! me répandre comme une bouse et ne plus bouger !» (Samuel Beckett).


L'aï (communément appelé paresseux) et l'opossum

L'aï aux longues griffes, l'opossum à la queue-serpent ; chacun s'accroche aux branches, entre ciel et terre : l'ombre est leur milieu. On croit qu'ils vivent la tête en bas, en fait ils exercent leur corps à vivre sa pesanteur, ils chutent en suspens. Ils se laissent tomber, là où d'autres se ramassent, et leur chute dure continûment ; il semble que le temps s'est arrêté. Chut ! Ils dorment. Mais ce n'est pas un afflux de sang surabondant qui embrume leur cerveau et les rend somnolents. C'est parce qu'ils s'abandonnent au laps de temps indéfini qui s'offre à eux. Ils sont tout entiers à leur chute, et, dans cette chute, dormir est la seule action qui convienne ; c'est l'agir vertigineux par lequel ils investissent leur chute. Ils tombent de sommeil, ils plongent au milieu des choses.

La contemplation de ces animaux renversants peut parfois donner le tournis, on perd ses pauvres repères, on est déstabilisé, on hésite à s'accrocher lorsqu'on sent ses jambes défaillir, tremblantes, les plus faibles tomberont peut-être dans les pommes. Mais c'est le lot de tous ceux qui cherchent à se déprendre de leur verticalité pour apprendre à dormir.

Si l'on s'approche doucement d'un opossum qui dort, on peut croire qu'il est triste ou que le sommeil lui pèse. On pouvait s'attendre à voir s'esquisser un sourire d'ange chez des animaux si «heureux», mais en fixant attentivement ces visages, on découvre plutôt un air maussade. Pourtant il ne faut pas chercher à faire rire un opossum qui semble triste, ni essayer de le distraire pour le tirer de sa morosité et l'alléger un peu du poids de sa carcasse. L'homme qui regarde un paresseux en face doit lui aussi suspendre son jugement. Pour bien juger et découvrir les traits d'une joie véritable, il faut faire le cochon pendu, c'est une question de bon sens. La conversion à la paresse qu'inspirent ces animaux suppose donc l'application d'une raison droite et une corde pour se pendre (par les pieds).


Le chat

Le chat drapé de soleil se sent être à poil.


Regardons le chat

Le chat s'étire. Il se caresse au sol. Ses paupières se plissent de contentement. Il a l'indépendance des sages et rien ne saurait le troubler lorsqu'il donne son corps au soleil.

Moi qui ne suis pas chat, je l'observe, comme un disciple attend de boire la leçon de son maître. Je le questionne du regard, espérant croiser ses yeux changeants pour percer son secret. Voilà qu'il entrouvre les paupières : il semble m'apercevoir immobile. Ses moustaches frémissent un instant alors qu'il me fixe calmement, presque sans me voir. J'hésite à troubler ce silence, cette légère pause où j'entraperçois enfin ses yeux fins. Mais quelle couleur ont-ils, au juste ? Pourquoi ne dis-tu rien de ton «bonheur», chat ? Je sens qu'il voudrait dire : «C'est parce que j'oublie à mesure ce que je voulais dire...» Mais il a déjà oublié cette réponse, il reste silencieux et ses paupières reposent lentement.

Moi qui ne suis pas chat, je dois me rappeler son regard à cet instant où il ferme les yeux et s'abandonne à la sieste. Moi qui ne suis pas chat, je dois noter tout cela pour y repenser, car il ne m'est pas donné de vivre nu et je dois m'exercer à la chaleur du monde.


Ecoutons le chat

Le ronronnement du chat est la berceuse qu'il se fait à lui-même.


L'ours

Voilà le sage à poils. L'ours est toujours mal léché parce qu'il n'en a jamais fini de se sculpter. Il se frotte aux arbres, il rentre dans les entrailles de la terre, il se gorge de miel et rugit au soleil. Il se pétrit du monde.


Montreur d'ours

Diogène se roulant dans le sable brûlant l'été, et se frottant au marbre gelé des statues l'hiver : ours-poisson, ours-chien, qui fraye son corps à la terre et aux dieux pour enfanter l'homme.


Le lézard

Les lézardes des murs ont leur gardien. Il sort pour chasser et sa course furtive irradie le monde d'une chaleur paradoxale. Car toujours il garde son sang-froid. Lorsqu'il se fige sur la pierre, tout rayonne de sa présence. Plus rien ne bouge dans cette pause reptilienne. Et moi je suis immobile en plein soleil, je regarde le lézard sans l'ombre d'un doute, captif de ses mouvements possibles et insaisissables.


Oiseaux migrateurs

Lorsque j'étais plus jeune, j'allais à Barcaggio pour ma formation ornithologique, au bout du Cap Corse, au bout de cette pointe qui est le bout de l'île. On plantait des filets, on attrapait mille oiseaux qu'on plaçait dans des petits sacs de tissu, on les pesait, on les mesurait sous toutes les coutures, et on les baguait, pour savoir leur chemin. Quand on pêchait un oiseau déjà bagué, c'était fête. Les ornithologues le mettaient de côté, pour réserver sa lecture, puis, lorsque la volaille commune était expédiée, les oracles se penchaient sur lui, comme pour percer un secret. Les rituels scientifiques ne peuvent pas masquer l'évidence : peu importe la vision du monde que l'homme déploie, pour s'orienter, pour chercher son chemin, il a besoin d'interroger ceux qui y vivent avec lui.

J'aime encore aller au bout du monde, et m'allonger pour regarder au ciel les oiseaux de passage. Sous leurs rondes, j'ai le cœur qui bat de haut vol.


Les corneilles

Elles picorent dans la bouche de ceux qui bâillent pour les avertir d'un éternel repos.


La salamandre

L'opaque regard de la salamandre m'apaise.


Le mollusque

Il y a un secret de la vie qui consiste dans la formation des coquilles. Ce secret n'est pas perceptible lorsqu'on s'arrête aux évidentes splendeurs de ces formes vides. On a beau les classer, admirer la diversité des arabesques, on est à la surface des choses, et même lorsqu'on scrute le soyeux des nacres intérieures, on reste dans la séduction des beautés extérieures. Une telle approche, au mieux, ne peut que nous rappeler le nombre des coquilles inhabitées, et nous engager à une méditation sur la mort : on trouve, en effet, plus de coquilles mortes que de coquilles «vivantes». Mais l'essentiel est ailleurs : qu'est-ce qui nous fera découvrir la formation des coquilles ? Je ne prétends pas ici délivrer ce secret. Je l'ignore. Mais il ne s'agit que d'exercer son attention, de pointer le problème : celui qui a compris l'enjeu d'une telle recherche ne regardera plus ces êtres primitifs comme de vulgaires fossiles, il verra au contraire la leçon que peut lui donner un mollusque ; pour tout dire, s'il a un peu d'humilité et s'il est avide de bien vivre, il s'efforcera d'en être le disciple. C'est l'esprit sclérosé qui, séparant le gastéropode de sa coquille, les affuble de qualités divergentes. Le mollusque n'est plus qu'une larve (un crachat) ; la mollesse et la viscosité sont alors les attributs répugnants d'une existence dégoulinante (alors que sa vie n'est qu'énergie pour agir ses portes). La coquille est une perle, un joyau que les collectionneurs disposent en vitrine, ou dont les dames se parent pour flatter leur peau ; le bijou est alors l'attribut d'une existence brillante qui s'expose aux regards.

En réalité, et c'est là notre leçon, le mollusque émane sa coquille. Comment ? C'est là le secret. Remarquons déjà ces circonvolutions qui dessinent une existence où s'est distillé à mesure cet être merveilleux : comme une volonté ténue, lente et continue, qui pénètre la matière même du corps pour en faire le tour, et qui s'en retourne sans cesse à ses premiers principes. Car, et voilà le remarquable, dès le premier suint qui anime son existence la maison est entière ; et cette unique demeure, il ne la quittera plus car il est les deux portes qui entrouvrent et referment son coin du monde. Face au moindre mollusque il faut bien avouer que nous ne sommes que des disciples laborieux : car avant même d'avoir percé le mystère, il nous faut reconnaître qu'il l'a vécu immédiatement, là où nous devrons procéder par essais, sans avoir jamais l'assurance d'être un jour chez soi.


L'huître

Pour apprendre à bâiller, il faut observer les mouvements de l'huître dans son élément. C'est en plongeant sous l'eau qu'on saura bien respirer.


Le serpent

L'avaleur de terre avalé par ses peaux, il se fait le mobile intime de tout son mouvement. On voit par S ce que c'est que de se mouvoir en repos.


La taupe

On ne relèvera jamais assez l'aveuglement des hommes. Les taupes ne labourent pas les champs. Elles cheminent un labyrinthe dont elles ont seules le secret. On pourrait les croire disciples de Thalès qui disait que tout est eau, car elles nagent dans la terre en suivant des ondes et des courants que nul ne perçoit. Faire la sieste au creux de la terre, c'est essayer d'en percevoir les rythmes et les battements, c'est sentir les respirations qui s'échangent sur cette peau matelas, ce que la terre absorbe et ce qu'elle rend. C'est être soi-même à fleur de peau et s'entendre résonner. Allongé dans un champ pour la sieste, si vous sentez la terre grossir sous votre dos, ne dites pas : «Tiens, une taupe», mais «Voilà un pote».


Le blaireau et le putois

Ils se rassemblent dans leurs terriers pour jouir de leur propre chaleur, au creux du sol. Ils se concentrent et ils inspirent de tous leurs poumons, jusqu'à ressasser tout l'air au filtre du corps. Ils transpirent pour retrouver là «tout ce qu'il peut y avoir de plus blaireau et de plus putois» (Claudel). Ils lâchent des pets essentiels. Cette vapeur pestilentielle est une matière finement enveloppante, comme une émanation du songe de soi-même.


Le mangeur de terre

Le ver chemine dans la terre qui chemine en lui : il est la terre qui chemine, et il ne l'est pas, puisqu'il n'y prend jamais racine. Ver nouveau, sans cesse renouvelé au transport de l'aliment, porteur de toutes les qualités des terrains qu'il transperce. Ver, tige tendu vers une terre vierge de tout passage, ver digérant sa voie : la terre s'enrichit de son passage, non parce qu'il y ajoute quelque chose, mais parce qu'il la rend meuble. Voyageur inlassable d'une terre mobile, poète mineur qui anime le monde.


Elles iront d'elles-mêmes

Une hirondelle ne fait pas le printemps, pas plus qu'un seul jour de soleil ; mais lorsque la première hirondelle perce le ciel de son rayon fuyant, c'est bien un miracle printanier qui s'accomplit. D'autres, pour suivre leur course, continueront d'annoncer cette bonne nouvelle, et chaque passage renouvellera entièrement cette annonciation.


La chrysalide

La chenille rampe, mange, puis sécrète son tombeau, s'enveloppe pour tomber dans une vie végétative qui la délie des tracas de l'existence terrestre. Elle se retourne dans sa chaussette. De ce long tube, en se malaxant elle-même, la chenille tire sa forme à venir. Elle transmue cachée, comme pour préserver le secret de toute renaissance. La chrysalide est grosse d'une vie aérienne, c'est la promesse intestine d'une libération.

Les Égyptiens voyaient là une source d'inspiration pour comprendre l'existence (heureux peuple qui tirait aussi des leçons du petit bousier du désert) : de cette vie insectoïde, nous ne vivons actuellement que la vie terrestre ; la vie aérienne ne nous est connue que par l'image du papillon sur les fleurs.

Mais où sont les fleurs humaines, celles où l'homme trouvera sa nourriture d'or céleste? Elles sont au-delà du visible, au-delà de l'image qui ne nous délivre qu'un parfum, un avant-goût de la saveur des choses vraies.

Mais qui sait si les images guident ou égarent ? Celles qui prétendent nous libérer d'elles-mêmes, faut-il les prendre au mot, faut-il se laisser prendre aux mots ? Au-delà des images on s'aventure en silence, mais alors on perd le fil du discours. N'est-ce pas illusoire de croire que les mots puissent nous délivrer des messages, et nous permettre d'accéder de visu au-delà des mots ? C'est toujours à travers eux que nous voyons. L'homme de parole semble plutôt voué à deviser sans cesse - tisser et partager ses paroles. Il ne faut pas s'enivrer des images, mais seulement continuer de les travailler de l'intérieur, s'en tenir à faire notre œuvre propre, s'envelopper de discours, désespérément. Laissons donc la survie de l'âme ; celui qui sait se coucher ne se relève plus. Le paresseux ne croit qu'à la résurrection des images : nous sommes chenilles au quotidien, chrysalides en paressant, et papillons dans nos rêves. Le tombeau est berceau, ce lieu où l'on est entre soi pour recueillir ce qui resurgit et penser sa transformation. Momie paresseuse, je me bandelette dans mes draps et je mâche mes mots. Dans un sac-sarcophage, je digère sous le ciel fleuri.


L'araignée

Elle tire de son ventre tous les fils de son œuvre. Je laisse le lecteur pris au piège des mots poursuivre lui-même la toile de l'image.


La méduse

La plage de mon enfance n'avait rien d'une villégiature. Elle était hantée par l'idée d'une mystérieuse rencontre, par une forme obscure qui peuplait mon imagination, par un nom dont la seule évocation m'emplissait d'effroi. Bref, aller à la mer n'était pas de tout repos. Tout a commencé sur le sable. Alors que je jouais à faire des pâtés, mon attention fût attirée par un attroupement : il ne pouvait s'agir d'un jeu car les gens étaient très nombreux, très serrés et faisant des commentaires étranges que ponctuaient des «oh» et des «ah». Je m'approchai, je me faufilai entre les jambes et, au milieu du cercle formé, rien, du sable. En fait, il y avait bien quelque chose que les gens regardaient, mais on ne la voyait pas d'abord car c'était fondu dans le sable. Ce n'est qu'au bout d'un moment que j'aperçus cette chose qui ne ressemblait à rien. C'était comme un pâté sans forme, d'aspect gélatineux, une espèce de masse importante, dégoulinante sur le sable. La taille de la chose faisait l'objet des commentaires. J'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, écoutant des bribes de conversation sans en saisir la portée, ne quittant pas du regard le gros tas qui suscitait tant d'étonnement. C'était vivant ou en train de mourir, mais rien ne bougeait.

J'essayais d'attraper à la volée le nom de l'animal, et lorsque je crus le discerner je revins en courant pour annoncer l'événement à mes parents : «Un cymilus ! Il y a un cymilus sur la plage !» Commença alors un dialogue de sourds, car je n'avais qu'un nom pour faire valoir ma découverte : il était impossible de rien dire d'autre de cette chose indescriptible. Pour mettre un terme à mon désarroi je décidai de retourner sur le lieu : il n'y avait plus rien qu'un tas de sable.

On m'expliqua plus tard qu'il s'agissait d'une méduse, que l'animal était hostile, qu'on pouvait aussi le rencontrer dans l'eau, qu'il avait échoué, qu'il avait fondu au soleil, qu'il brûlait la peau, qu'il avait de multiples pattes (que je n'avais pas vues) qui étaient comme des serpents venimeux, qu'il était violet ou bleu ou blanc (cela ne me disait rien), qu'il aimait l'eau chaude et, c'était le point le plus inquiétant, qu'on ne le voyait pas vraiment dans l'eau (mais il ne m'avait pas vraiment semblé le voir sur le sable ; j'en concluais que l'animal devait être invisible).

Depuis lors, impossible d'entrer dans l'eau sans y penser. Impossible de résister à l'imagination des formes (toutes plus effrayantes les unes que les autres), impossible de résister au désir d'essayer de les voir enfin se dessiner sous mes yeux. Et, dans l'eau bleue indiscernable, impossible de ne pas sentir la chose rôder autour de moi, impossible de ne pas se sentir enveloppé d'une menace insaisissable. Cela jusqu'au premier contact, soudain, effectivement douloureux, vif, déclenchant une contraction de tout mon être et une course éperdue vers le rivage (je dis une «course» car je ne savais pas très bien nager, et mes mouvements désordonnés manifestaient un réflexe de terrien, qui cherche à s'arracher d'un sans fond de l'eau pour rejoindre sa surface). Première «leçon» de cette première expérience : dans l'eau, ne pas croiser Méduse et courir sans se retourner. L'expérience répétée et les courses vaines n'ont bien sûr pas permis de satisfaire mon imagination. Méduse restait sans visage, ce n'était qu'une piqûre ou un foudroiement. C'est au hasard d'une expédition (le terme n'est pas trop fort) sous-marine, armé d'un masque protégeant ma vision, que j'ai pu voir venir mon cymilus. Et je ne suis pas mort d'avoir croisé Méduse. Vision imprévue de l'être tant attendu : c'était une apparition du fond de l'eau, c'était la mer qui se transformait vers moi. Voilà venir une forme, un contour, comme si l'eau laissait en elle le dessin de ses ondulations. Ce n'était pas un fantôme, comme on aime à le dire parfois, ni une fascinante évanescence, mais un mouvement simplement donné dans sa vérité au sein de l'obscurité. En la regardant, je voyais aussi la mer à travers elle, et lorsqu'elle disparut dans sa lente évolution, je me suis senti, pour la première fois, voyant la mer. Dans cette indiscernable disparition j'avais les yeux ouverts au visible de la mer, tendu vers l'apparaître sensible de l'eau du monde, et, en même temps, détendu, baignant dans ma sensibilité même, me sentant perméable. La mer aux méduses invisibles ne m'est pas étrangère puisque j'y vois. Je suis resté ainsi sans air, sans voix ; lorsque l'eau a commencé à s'engorger en moi, j'ai cru avaler mon tuba. Méduse, cymilus, on pourrait trouver encore d'autres noms pour approcher ton étrange beauté. Eau vivante dans l'eau ; sable mort sur le sable. L'être similaire reste dans ma mémoire comme l'image d'une pure présence. Maintenant, sur les plages quand je plonge au soleil, sur l'eau quand je fais la planche, il habite mes visions. Il m'a rendu sensible à cette présence lorsque j'accueille les formes que la lumière crée en traversant mes paupières fermées.


Escargot

Je suis du regard l'escargot qui se suit à travers les herbes.

Je me suis.

Il sécrète son chemin, il déroule sa voie, il file ainsi la trace où passe sa vie. Le paresseux est aussi dans ce repos qui chemine, dans cet inébranlable branle : il est à lui-même son propre matelas.

Je me couche.

La coquille de l'escargot n'a pas une fonction protectrice (malgré ce qu'en dit Ponge). Combien d'escargots écrasés avec leur coquille ?

Le paresseux fait son œuvre comme l'escargot fait sa coquille.

Le désœuvré est comme un escargot sans coquille : une limace.

L'escargot ne porte pas sa maison. Ce n'est pas une limace avec une coquille en plus. Il est sa maison. L'escargot ne se recroqueville pas sur lui-même lorsqu'il rentre dans sa coquille : il se recueille. Il sculpte paresseusement en lui l'habitable séjour.

Secret : l'escargot mange la terre, c'est une lente traversée. Il s'enterre, il s'étire, et il sécrète sa coquille. Elle est sa forme matrice. Rien d'extérieur à l'escargot, rien que cette forme nécessaire. Toute sa richesse tient dans ce qu'il est, corne d'abondance.

Je suis partout chez moi.

Spectacle d'un escargot : la terre est habitable et l'habitable c'est nous.

Secret d'une coquille vide : la terre était habitée et l'habitant c'est nous.

Je regarde cette coquille vide. J'essaye de fixer le centre de cette spirale et je comprends que ce gastéropode disparu a passé sa vie à tourner autour de la mort sans jamais la toucher.

La coquille vide me sert de sifflet. S'il s'agit d'une petite coquille (c'est plus facile avec une coquille comme celle des encornets), je la coince entre le majeur et l'index, à la base des doigts, l'orifice tourné vers le bout des doigts, dans leur alignement. Puis je les recourbe pour pouvoir présenter la coquille face à ma bouche. Je pose l'articulation des doigts sur ma lèvre inférieure. Je souffle. L'air suit le petit canal formé entre les phalanges et s'engouffre dans la coquille. Réajuster la coquille jusqu'à ce qu'il ressorte strident. S'il s'agit d'une plus grosse coquille, on ne peut procéder ainsi. La coquille ne se coince plus entre les doigts et l'orifice plus large doit être légèrement obstrué. Il faut donc la tenir dans l'index replié puis poser la face du pouce vers l'orifice. Amener ensuite le pouce vers les lèvres à la manière d'une flûte de pan. Le dispositif est plus difficile à ajuster car l'air n'est plus guidé par le petit canal. Il faut souffler clair et droit. Peut-on trouver existence plus exemplaire que celle des escargots ? L'œuvre d'une vie est d'autant plus belle qu'elle s'offre au souffle des vivants qui s'amusent à la faire vibrer, et qu'elle exerce leur savoir-jouer. Miettes, débris de matière, éclats de coquille : beauté des formes disparues.


Montre-moi tes cornes...

L'escargot tend ses cornes comme on jette des cordes qui resteraient accrochées en l'air. Et toute sa posture, toute son allure lorsqu'il chemine suit cette tension première. Il a toujours le corps haut et vaillant du fait de ces cornes qu'il lance en avant.

On se moque de la lenteur de l'escargot : quel chemin parcouru dans sa courte vie ? On peut le mesurer dans un petit jardin. Mais on oublie de remarquer que là où l'escargot est passé, il n'y avait pas de chemin. Il le transpire, il glisse sur cette peau qui brille au soleil. Aussi est-il fou et présomptueux de vouloir faire la course avec un escargot, car il est toujours déjà arrivé.

Gogito e(sca)rgo sum : Je me suis donc je deviens. Telle est la pensée baveuse de l'escargot, pensée qui colle à la terre où elle s'accroche, pensée qui file l'existence comme un étirement, bave qui retient le passage et le marque... pour un temps.

Dans le mouvement des cornes, dans la traîne luisante, dans la spirale de la coquille, on trouve le même trait paresseux. L'arabesque qui traîne, qui se forme dans cette traîne. Lente tension, étirement du mou qui dure, tout ce que la force présente tient ensemble persiste dans ce mouvement et en manifeste toute la vigueur. Ce n'est pas une ligne finie, mais un mouvement formateur : à la fois une amplification et une précision.

L'épanouissement de ses formes est l'œuvre d'une vie, l'agir continué qui éprouve ce qu'on devient et qui ne se referme jamais sur soi.


Encore les puces, et le soleil

Le paresseux sait voir qu'à la Sainte Luce, les jours croissent d'un saut de puce.


Caméléon

Lorsque l'homme paresseux s'allonge, il inspire largement le fond de l'air, et la sieste se charge du teint du ciel, elle transpire la température du lieu, mélange de la respiration de la terre et des plantes. Tous les pores de sa peau s'ouvrent ou se resserrent, il mue en silence.




Bâiller

Se tenir ouvert au monde.


Ouvert aux autres

Un bon bâilleur en fait bâiller deux.


Les loges de la paresse

Où vivre le repos ? C'est dans un certain équilibre que peut loger le repos, cette vibration allègre, car tout reste en mouvement. L'équilibre ne peut se comprendre sans sentir, autour de nous, où poser ses pieds, ses mains, où placer son corps pour le faire résonner.

C'est une intuition de l'espace, mais aussi des tensions qui l'animent : pierre branlante, sable fuyant, eau filante, air coulant et enveloppant les choses de son souffle, et puis tout cherche aussi un équilibre autour de soi : fourmis, papillons, poissons, petits rats et gros mammifères.

Où poser ses pieds, ses mains, son corps ? Pour moi, c'est en ces termes que se pose la question de l'équilibre, puisque je ne suis ni papillon, ni poisson... moi dont on attend que je me lève, debout, pour voir le monde et écouter les autres. Comme si on ne pouvait pas passer sa vie à quatre pattes, comme si on n'entendait rien le nez à terre : mais c'est ainsi, on m'a appris à marcher avant que je n'y puisse penser. Alors où se reposer, maintenant que, grandi, je traîne cette démarche verticale ? Je ne trébuche plus autant qu'avant ; alors mon corps cherchait de lui-même la réponse à la question que je pose. Il tâtonnait, envoyant à droite et à gauche ses petits petons boursouflés, jambes branlantes, agrippant ses doigts dodus et mous, lançant ses bras comme des ailes sans plumes, hochant la tête. La désarticulation disgracieuse de tous ses membres était ordonnée par cette quête, tendue par cette sensation. Peut-on dire alors que la chute, les chutes répétées, servaient de leçons et constituaient mon exercice quotidien à l'humaine condition ? N'était-ce pas déjà une réponse à ces tentatives : être en repos, c'est se ramasser ? Ce retour à terre sert de retour sur soi ; il faut maintenant se recueillir pour savoir où poser les pieds. Maintenant qu'on a appris à marcher, il faut s'arrêter et se demander comment continuer : à terre ! Posons là les questions que nous ne pourrions poser ailleurs, par manque de temps, par manque de place, par oubli. Si l'on veut paresser, vivre dans le repos, il faut savoir où se loger sur terre, il faut savoir comment la disposition joyeuse et reposée peut prendre place dans notre vie.


Classicisme

L'unité de lieu et l'unité de temps ne se réalisent jamais que dans l'unité d'action : je m'allonge ici un moment.


Temps

Le soleil bouge, l'ombre bouge, je vais poursuivre ma sieste un peu plus loin...


Promenade paresseuse

Cheminement continu, sans arrêt, pour arriver à dormir en marchant.


Qua ?

Le sédentaire qui cultive son jardin, l'horticulteur, le casanier qui fait sa maison, le nomade qui vit de traverse. Chacun répond d'une façon pertinente, et différente pourtant, à la même question. Assis ici, dans son lieu, toujours ailleurs, chacun tente un éclairage. Le monde qui nous est prêté s'offre à tous les essais des hommes.


Proverbe argentin

«La nuit n'est pas une villégiature, c'est la vilipender que de la réduire au repos».


Le bain turc

La serrure découpe une image de son arabesque sereine. J'appuie mon front à la porte pour voir le temps arrêté où des femmes défilent dans les nues, et ne s'occupent que d'elles.


Rencontre dans un lit

La Paresse n'est pas une déesse, même si elle a parfois le visage d'une femme.


Repos après l'amour

Parade masculine : «Alors heureuse ?»

Paresse féminine : «Ça va».


Lunettes de vue et lunettes divines

Sur son lit de mort, Pessoa aurait dit : «Donnez-moi mes lunettes». Moi aussi je suis myope, mais irai-je demander mes lunettes pour le grand voyage ?

Avant de trancher cette question difficile, faisons une pause : enlevons un instant nos lunettes. Posez-les sur la table. Inutile de les ranger dans leur étui, l'expérience ne durera qu'un instant, ou alors vous choisirez de ne plus jamais les remettre. Voilà. Que voyez-vous ? Attendez que votre vue recouvre ses marques... Alors ? Maintenant, que voyez-vous ? Tout a-t-il disparu ? Non, au contraire, il est apparu un monde qu'on ne voyait plus avec ses lunettes. Explorons un peu, en gardant le livre à la main (le myope peut se livrer à cet exercice sans difficulté et sans trouble post-expérimental), cela en vaut la peine. Il faut prendre le temps de voyager dans ce monde sans lunettes... La myopie légère est un don ; il faut savoir en profiter, il faut l'exercer car elle forme un regard qui ouvre à la paresse. J'ai eu la chance d'être si peu myope dans ma petite enfance que ce défaut pour la vue commune n'a pas été immédiatement détecté. Je n'ai porté mes premières lunettes qu'à neuf ans. Jusque là, pour moi, le léger flou du monde était le monde lui-même. Comment voir qu'on est myope, si on n'a jamais vu à travers des verres adaptés à sa vue ? Lorsqu'on est dans le noir, on se voit voyant dit Aristote, mais c'est avec des lunettes qu'on se voit myope. Il est vrai que c'est là un sens moins essentiel. On peut pourtant, pour notre question de vue, essayer de poursuivre le raisonnement du Stagirite, et tenter la proposition : si le défaut est révélateur, seul le myope qui peut enlever ses lunettes se voit perçant.

Quand j'ai vu à travers mes premières lunettes, j'ai vu le vague qui entourait les objets. Jusque là ce vague n'était pas vague, il était le contour qui approche les choses. Le myope plisse des yeux, force sa vue pour faire un point (et non le point parce qu'il fait ce qu'il peut) sur des objets plus ou moins lointains. Mais il peut aussi les approcher très près de ses yeux sans les perdre de vue. Ce don suscite donc naturellement l'exercice, et le monde apparaît dans ces variations. Le monde n'est pas flou pour le myope qui s'ignore, il est fluent, il n'est pas vague, mais il s'offre à un regard qui divague. Ce n'est pas un flou qui entoure les objets, c'est le regard qui les effleure : il s'approche ou les laisse dans l'indifférence, il les caresse peu à peu ou les plonge dans l'indistinction. Le regard du myope est à fleur de peau : le myope ne voit que ce qu'il touche du regard. Ce sens se donne chez lui d'une façon plus sensible qu'intellectuelle. Lorsqu'il se laisse à contempler le monde, à voir de loin sans forcer sa vue, à embrasser du regard, le myope ne saisit pas tout ce qu'il voit, il se laisse simplement impressionner sans chercher à y voir plus net.

Ce fait prédispose le myope à être paresseux, et il a de fortes chances de le devenir s'il sait cultiver ce don, s'il sait s'engager vers l'horizon impressionniste que lui ouvre cette vision naturelle. En effet, si le myope ne saisit ce qu'il voit qu'avec effort, il est sensible à la durée que suppose la perception des choses et il sait leurs changements incessants : il doit prendre le temps de voir, soit en plissant, soit en s'approchant, soit en attendant que ce qui est à voir s'approche. Pour lui voir, c'est toujours voir venir : la forme n'est pas donnée, elle apparaît peu à peu, elle émerge. Le myope voit dans la durée. Il passe plus de temps à voir ce qui l'entoure. Il sait aussi la distance du monde et l'indifférence des choses qu'on ne regarde pas de plus près : le monde n'est pas là pour l'accueillir, mais il est une surprise renouvelée pour celui qui s'y attarde, qui s'y plonge. Voilà pourquoi ce don prédispose à la paresse : lenteur et abandon sont les caractéristiques du regard myope. Le myope n'est pas borné, comme on veut le faire croire pour justifier sa correction, il compense son défaut par une suractivité du regard. Il esquisse, tourne, s'avance, recule, et dessine dans ses mouvements incessants un espace qui a une profondeur vécue. En fait, il s'exerce spontanément au discernement. Ainsi, il peut être sensible à l'activité et au temps nécessaires pour prendre la mesure des choses. Son éducation devrait s'inscrire dans cet élan, au lieu de le contraindre à accepter son «défaut» et à laisser en friche sa vision primitive. Sont-ce les lunettes qui corrigent la vue, où sont-ce deux visions qui doivent se corriger mutuellement ? Je me souviens très bien qu'au début, la vision nette des objets m'était insupportable. Tant de précision partout à la fois ! Je vivais cela comme une agression, comme si tous les objets se jetaient sur moi en même temps. J'enlevais souvent ces verres de correction, je me réfugiais à leur frontière en poussant mes lunettes au bout du nez, comme pour contenir le champ de cette invasion visuelle. Puis je me suis habitué à voir chaque forme découpée au couteau sans que cela blesse ma sensibilité. Mais ce souvenir m'a empêché de me laisser aller à ne jurer que par la clarté et la distinction. Cette vision droite n'a jamais eu, pour moi, l'évidence de la vérité. S'il faut être attentif à tout ce que l'on voit, c'est qu'il faut aussi s'interroger sur ce que l'on croit voir avec des lunettes. Il faut rester sensible aux apparences, ne pas les quitter, et les confronter les unes aux autres. Deux visions, quelle chance ! C'est déjà une vie multipliée. Voilà de quoi s'exercer pour se corriger réellement ! Seul est divisé celui qui fait contrition de sa vision première. Il accepte de croire que pour voir mieux, il doit dépasser ce qu'il peut voir par lui-même, et il s'aveugle dans cette attente, il se complaît dans ses visions qui ont valeur de révélation.

On met toujours ses lunettes pour voir au-delà de ce qu'on peut voir. L'attitude de Pessoa est symptomatique. Voilà le cri de celui qui n'a pas su s'exercer les yeux. Ce monde tel qu'il est ne suffit pas, cette vie est insuffisante : vite des lunettes ! L'inquiet cherche à voir au-delà, le paresseux prend le temps de voir venir. Il ne voit que ce qu'il touche et ce qu'il ne voit pas ne le touche pas. Il ne faut des lunettes que pour ceux qui s'inquiètent de la mort, comme c'est le cas des fatigués. Avez-vous déjà vu des dieux avec des lunettes ?


Madame Laplante s'est assoupie

Sur quoi repose le paresseux ? J'ai des pieds à dormir debout.


Confessio

Je dois l'avouer, puisqu'il faut être sincère à son lecteur : il m'arrive souvent de ne pas faire la sieste, de passer des jours sans me retrouver au repos. Je cherche des excuses pour ce défaut d'exercice, j'invoque le «manque de temps» : «Je n'ai pas une minute à moi». Mais ces paroles mêmes m'accablent au lieu de me soulager : je suis comme un enfant pris sur le fait, qui dit une bêtise plus grosse que ce qu'il cherche à cacher et qui se rend compte de son mensonge. Je prends alors le temps de rire de ces enfantillages, et j'imagine ce que pourrait me dire un maître intérieur, avec son regard sévère et bienveillant : «Jeune homme, vous manquez de tenue. Ne vous laissez pas aller».


Le branleur perpétuel

Le rocking-chair, que nos cousins américains appellent joliment le «branloir», permet au novice de s'exercer à paresser, en l'aidant à trouver le mouvement intérieur sur lequel il doit régler son existence : je m'installe pour faire corps avec ce reposoir animé ; la difficulté est de bien se mettre en branle, c'est-à-dire de trouver la vivacité de l'impulsion première, qui ne soit ni trop violente, ni trop légère ; puis il faut garder le branle, tenir l'oscillation, et pour cela trouver l'amplitude, la juste lenteur qui permet à l'impulsion initiale de durer. Sur le branloir lancé, j'apprends à sentir la puissance du «va», la pause d'«et»quilibre, comment elle re«vient». Je corrige l'amplitude en ralentissant encore, j'infléchis légèrement mon corps pour trouver une posture, j'approche par essais le rythme, je cherche des figures, et puis, finalement je m'abandonne, je suis le mouvement perpétuel, et là, je flotte en continuant ce mouvement, je roule, je danse le «branl' and roll».


Vierge à l'enfant

Quiétude de l'enfant dans les bras de sa mère. Un sein rond sous la tête, une main sur son front. Ses bras et ses jambes se perdent dans de lourds tissus soyeux. Les ailes des anges frémissent à peine. Leurs chants animent les plis des robes et des feuillages d'un mouvement tendre. Tout se recueille pour dire tout bas : «Chut, l'enfant dort...»


Derrière la fenêtre

Lorsqu'un enfant pleure ou est agité, on peut toujours le prendre dans ses bras et l'approcher d'une fenêtre. Et là, derrière la fenêtre, l'inviter à regarder l'extérieur. Au creux des bras il découvre l'univers ; il y a une résonance dialectique entre l'intimité protégée et ce cosmos dans lequel on peut se projeter en restant chez soi, entre soi, dans les bras d'un parent. Avec une voix douce, guider le regard ; montrer du doigt : la feuille qui bouge (sans bruit), la voiture qui passe (on l'entend à peine), le soleil ou la lune, suspendus, l'oiseau enfin, s'il vient à se poser un instant. Il faut bien comprendre que ce n'est pas tant les choses qui fascinent, que ce spectacle que l'on sait voir en étant caché, cette vision encadrée et qui s'élève à une conscience rêveuse : conscience de la contemplation et conscience d'être en retrait - on voit à l'écart, et on sait ne pas troubler le spectacle des choses : le monde aussi est protégé, à distance de toute intervention - rêve d'être au centre du monde, au creux des choses, rêverie d'un voyage dans le monde - tout est là, il n'y a qu'à tendre la main pour tout saisir, pour y inscrire sa présence. Protégé d'un monde protégé : l'indifférence des choses se communique tranquillement à l'âme lorsqu'on regarde également toutes ces choses telles qu'elles sont, et qu'on s'y attache de loin. L'enfant est apaisé, non par ce qu'il voit, mais par l'expérience qu'il fait de la grandeur d'âme.


Sommet

En haut du San Petrone je vois les vallées humaines, les chaînes éternelles et la mer immense ; je découvre le monde comme le soleil l'éclaire à l'aube, quand il se lève en disant: «Tout cela est à moi».


Sintinedi

Je repose dans l'ombre des statues de pierre de Filitosa qui gardent mon île.


A nanna

Joie de voir celui qu'on aime manger, joie de le voir dormir... Deux actes d'amour pour encourager l'autre à la vie : le sein et la berceuse.


Digestissimus

Il faut que le suc fonde les aliments. Pour se dépenser, le paresseux aime les sucres lents.


Paresse intestinale

On dit que le bonheur est une «idée régulatrice». Pourtant, jamais une idée n'a produit autant de constipés ou de diarrhéiques.


Promenades sceptiques

Lorsque j'arpente les allées grouillantes du marché, il m'arrive de passer devant l'échoppe du rôtisseur de poulets. En fait l'odeur grésillante signale la présence des animaux embrochés avant qu'on puisse les voir. Si on n'avait déjà goûté au poulet rôti, on pourrait croire qu'il s'agit là de l'odeur de la foule. Car cette agitation perpétuelle, où chacun se frotte aux autres, où tout le monde s'entrechoque, doit dégager une odeur qui pourrait ressembler à celle-là. L'odeur du poulet rôti me révèle l'effluve imperceptible de la foule agitée. Je pense alors à Pyrrhon, je l'imagine allant vendre ses poulets au marché. Je lance un grand regard circulaire, mais il n'y a que des marchands bruyants, rivalisant de cris inouïs pour affoler les acheteurs pressés de faire des affaires. Ils sont comme des bouches convulsionnées dans cette foule ventriloque. Pourtant, au hasard des ballottements qui m'emportent, je tombe sur un homme dressé et silencieux, gardant entre ses pieds un petit sac bleu, un homme un peu trapu qui reste les bras croisés. Lorsqu'un passant s'arrête et semble lui demander quelque chose, il se baisse et tire de son sac un petit bouquet de thym, ou une branche de laurier. Voilà mon homme ! Je décide de rester un moment pour le regarder. Il est inflexible dans la mêlée, muet dans le brouhaha. Il esquisse parfois un sourire lorsqu'on s'adresse à lui. Au bout d'un moment il disparaît, au hasard d'un mouvement de foule. Je m'avance vers l'endroit où il se tenait, je regarde alentour, mais rien... j'ai peut-être rêvé.


Élever les cochons, et les hommes ensemble

Lorsque je croise des cochons en liberté sur le bord des routes corses, je pense encore à Pyrrhon. L'animal est familier et attire immédiatement la sympathie : il se répand au sol, il s'enfouit pour n'être plus qu'un monticule boueux. Il est la terre qui respire. Quelques taches rosées percent sous l'écorce craquelée, ainsi qu'un léger duvet un peu râpé, qui rappellent que sous cet aspect rugueux et rebutant vit un être fragile, peut-être même tendre, voire sensible. Lorsque la terre mère accueille ses enfants blottis les uns contre les autres, la scène est proprement irrésistible ; on ne peut la contempler sans se projeter inconsciemment contre ses nombreuses mamelles qui semblent s'offrir à tous. Au chaud de ce creux familial, tous nos frères mammifères doivent pouvoir faire leur festin. Pendant que ces petits êtres s'endorment, qu'ils se soufflent mutuellement des bâillements pour trouver le sommeil, je pense au soin que Pyrrhon aurait porté à ces petites crottes de terre. Je l'imagine faisant la toilette du cochon de sa sœur ; je vois l'animal se débattant, et le maître attentif, tout entier à décrasser la bête de sa cuirasse, scrupuleux et doux dans ses gestes, alors même qu'il doit déployer toutes ses forces pour la maîtriser. Quelle gymnastique ! Lorsqu'il a fini son œuvre, il libère le cochon. Il doit rester un peu sonné, échevelé, trempé de cette terre diluée, comme s'il avait fallu qu'il devienne sale pour que le cochon soit propre. Et le cochon ? Je le vois qui court, encore affolé et tremblant. Pour se rassurer, un seul remède : le voilà qui plonge dans la première flaque boueuse en poussant de grands cris. Quelle drôle d'idée de vouloir laver un cochon ! Pourquoi Pyrrhon se donnait-il cette peine ? Il n'est pas dit qu'il amena le cochon au marché, auquel cas on aurait pu penser qu'il l'apprêtait pour la vente. Mais on a du mal à y croire. Lorsqu'on imagine vraiment cette scène, on voit la vanité d'une telle entreprise, puisque le cochon et son maître finissent dans le même état. La folie du philosophe est dans les yeux de ceux qui le regardent. On croit que Pyrrhon est stupide parce qu'on imagine sérieusement qu'il veut rendre le cochon propre, et on ne voit pas qu'il travaille en fait à sa propre toilette. Ce n'est pas Pyrrhon qui brosse le cochon, c'est le cochon qui est la brosse, et l'homme qui se lave. Si laver un cochon, c'est devenir cochon, ce que veut Pyrrhon c'est se débarrasser de l'homme, le dépouiller de sa crasse en se frottant aux autres êtres vivants. C'est en ce sens aussi que, pour devenir homme, il faut soigner les apparences.


Assistants

Deux hommes s'allongeant côte à côte pour faire la sieste, l'un peut s'endormir avant l'autre.


Bonne pêche

Il y a dans l'activité même de la pêche quelque chose de paresseux. Ce n'est pas seulement qu'on peut pêcher en dormant, en laissant le monde suspendu par un fil au bout de son gros orteil. Le pêcheur est un peu une araignée d'eau. Il y a aussi une patience et un abandon au courant des choses qui s'exerce, un sens de la durée et de l'occasion : la rivière, le vent et le poisson fuyant. Il y a enfin une attention aux temps et aux milieux à travers les nuances de couleurs et les variations à la surface des choses.


Insomnies

Pour se guérir des insomnies il ne faut pas chercher à se garder d'éventuelles agressions extérieures. Les boules quies donnent l'illusion d'une citadelle intérieure à préserver. Il faut d'abord regarder en soi et prendre gare à soi-même. Prendre donc les petites boulettes de cire, les réchauffer, les malaxer, les assembler pour former un bras, une jambe, une tête, un corps, etc. Continuer le temps qu'il faut pour sculpter un petit dormeur.


L'ordonnance de Tibère

«Passé l'âge de trente ans, tout homme doit pouvoir être son propre médecin». Il y a sans doute là aussi une défiance de l'empereur vis-à-vis des empoisonneurs, la peur de ne jamais se réveiller et de finir comme ses statues que l'on dresse sur les autels.

Il faudrait dire «son propre guérisseur». Lorsque le mal me submerge, lorsque je sens que je ne sais quoi faire, je vais voir le médecin, je le crois sur parole et je suis son ordonnance mystérieuse ; lorsque j'ai mal à la tête, je prends un cachet d'aspirine ; lorsque je dors mal, je ne dois m'en prendre qu'à moi-même, et je dois chercher ce qu'il faut faire pour me porter mieux.


Médecins

Ils utilisent le mot «paresse» pour désigner une atonie corporelle. C'est quelque chose de maladif, une passivité du corps, un relâchement des tissus vivants. Ainsi la «paresse» intestinale est un trouble de la digestion, et l'on incrimine l'organe «paresseux», l'atone intestin coupable de cette diminution de contractilité. Voilà bien une langue de tire-au-culs.


Le silence des organes

Je m'endors en gargouillant.

Lorsqu'on dort bien, on sent son corps droit. Ce n'est pas le silence qui règne, car le sommeil n'est pas un retour à l'innocence fœtale, mais il y a une mélodie secrète que transpire le corps pour celui qui cherche à l'écouter.


Temps

Le ciel se couvre, les nuages soufflent leur humidité et agitent les feuilles du châtaignier. Je sens une goutte sur ma joue. J'entends une autre goutte sur le sol ; déjà l'odeur de la terre remonte.


Lever

Je sors du bain de ma nuit. Je me lève en traînant derrière moi les draps où j'ai plongé. Ils forment comme une vague qui se retire lentement, un ressac prolongé qui effleure le sable du matin. La nuit s'allonge, dans le ciel on pressent seulement que l'ombre va se déplaçant, moins dense mais toujours présente. Le filet de l'horizon ne perce pas encore. La nuit découvre sa nudité : elle est presque transparente et berce mon émerveillement. Quelques gouttes de sommeil qui restaient sur le bord du lit glissent sur le tapis. Je m'ébroue des rêves qui perlent encore au coin des yeux. Et je tire de toutes mes forces sur ce corps comme un arc bandé. Un rayon décoché se fige en plein flanc comme j'attendais de ne plus rien sentir, suspendu à mes bras. Ne pas bouger. Juste soulever une paupière pour percer ce mystère : la nuit trace ses dernières ombres, elle plonge le haut du ciel dans une teinte profonde mais laisse transparaître, à ses frontières, l'écume d'une chaleur, d'une déflagration lente et éblouissante.

L'étonnement face au matin du monde résonne et secoue mon corps creux. Voilà le diapason. Le paresseux sait le son qu'il faut rendre et œuvre à résonner comme au premier matin.


Narcotique

Égraine ta journée, reprends tous les instants passés pour les reposer dans ta mémoire et pèse chacun d'eux pour dégager la mesure qui doit inspirer ta journée à venir. Au coucher et au lever, aux temps réservés au passage, à ces moments où l'esprit transite, se désengage des inquiétudes de l'agitation pour glisser dans l'ombre des rêves, alors qu'il se replie sur soi comme dans une couche sereine où il cherche à se réconforter ou à oublier, à ces moments propices le paresseux ne s'abandonne pas immédiatement à l'endormissement. Il sait dormir, il sait le sommeil réparateur, mais il sait aussi s'éveiller aux frontières des songes pour songer à soi. Les soucis que l'homme veut oublier dans la morphine, le paresseux les recueille en retenant son attention, là, à la lisière du somme ; car l'oublieux est assommé par les soucis, le paresseux seul a le souci de soi. Il profite de cette latence pour tout reprendre en main : il compte les événements comme un apothicaire les gouttes de médicaments, lentement, les uns après les autres. Pour chacun il reprend l'ordonnance, pour chacun il examine s'il a bien respecté la mesure. Il ne s'afflige pas de ses écarts mais il est attentif à ne rien se cacher, il considère ses engagements tenus ou ses improvisations réussies comme autant d'encouragements. Voilà le vrai somnifère : celui qui réveille à la vie.


Grasse matinée

Égraine ta journée, pense à ce que tu vas voir, à ceux que tu vas rencontrer, imagine ce qu'on attend de toi et ce qui peut t'attendre. Ne te lève pas trop rapidement, mais prend le temps qu'il faut, non pour faire ton gras, mais pour digérer à l'avance et te préparer ainsi à la fête.


Invitation au dialogue entre amis

- As-tu bien dormi ?


Les moutons

Le paresseux ne compte pas les moutons pour s'endormir, il n'a rien d'un berger inquiet et insomniaque. Mais il pèse les événements passés avant de s'endormir, parfois même au réveil, pour passer de la veille au sommeil en continuant son œuvre. C'est un même repos qui anime sa vie entière.

Pour autant, lorsqu'il rencontre un troupeau de moutons, le paresseux ne manque pas de les contempler. Il lui arrive même de discuter avec la bergère.


Temps

Les feuilles jaunissent, rosissent, brunissent ; elles prennent mille teintes et jouent comme des miroirs mouvants. Voilà l'automne qui revient. Je goutte à cette fête en suivant cette feuille qui tombe lentement, décrivant de larges cercles, frôlant d'autres feuilles, des branches, des insectes volants. Je sens monter en moi un frisson divin : je vibre, frêle, je suis emporté par les vents.


L'ajusteur

Avec les mots, c'est facile. Il n'y a rien de plus malléable que le discours : avec un peu d'adresse ou de verve, on peut résoudre toutes les difficultés. Il y a toujours un moyen pour arranger les choses (quand je dis «les choses», c'est encore une façon de parler). Il suffit de faire traîner une phrase ou de la raccourcir prématurément, de délayer le propos dans un flux sonore ou de le camoufler derrière une parenthèse. Il faut avoir été un peu confronté à la matière pour savoir qu'elle ne s'accommode pas de mots et de discours. Elle offre une résistance qui ne laisse pas de place pour les improvisations verbales : lorsqu'il s'agit d'ajuster deux pièces, et non deux idées, il faut un vrai savoir-faire. Tout est dans le geste. Précision et rigueur : c'est ici la résistance des choses qui impose une discipline et une maîtrise effective de soi. De ce point de vue, il faut avouer que la rigueur de l'intellectuel laisse souvent à désirer. Est-ce à dire qu'il faut proscrire tout discours ? Il est vrai que l'impératif n'a pas prise sur les pierres, le subjonctif n'aiguise pas les ciseaux, le conditionnel n'allège pas les blocs. Il ne resterait au murailler que le présent de l'indicatif pour construire son mur : je saisis cette pierre, je la fais tourner pour découvrir ses faces, et je la pose ici, je l'incline et je la cale ainsi, maintenant j'entrecroise cette autre pierre ; etc. Le beau parleur trouverait cette langue bien pauvre. Mais ceci n'est pas un mur. Le murailler travaille les pierres sans liant, il sent les interstices en glissant ses doigts entre les pierres. S'il vit au présent les pierres qui s'offrent à lui, son ouvrage lui donne pourtant un savoir véritable de la valeur des temps, un savoir qui échappe à celui qui excelle dans la conjugaison. Pour celui qui travaille, l'impératif prend la forme de ses exigences et de ses contraintes, le subjonctif porte le sens de ses gestes, il réside aussi dans l'attente des effets, et le conditionnel de cet ajusteur est dans ses hésitations, il est dans les inflexions qui dessinent des possibles ou des corrections. L'attention qu'il porte au présent n'est possible que parce que ses gestes débordent ce moment, ils s'inscrivent dans une durée dont l'épaisseur se mesure à l'aulne de son expérience. Tout ce qu'il retient l'éclaire, et plus sa mémoire est vaste, plus ses projets sont ambitieux et justes, il les exécute excellemment, il a l'œil vif et la main assurée. Il perçoit des temps insoupçonnés, qui débordent l'expérience d'un seul individu : il sait les travaux anciens, il voit les rythmes des terrains, il connaît l'insensible action des eaux et des éléments. Aussi il n'est pas satisfait de voir les pierres qu'il a entassées tenir ensemble, car on ne construit pas un mur pour quelques années. Il faut que ça dure, et il sait au présent, en voyant le mur, s'il durera. Lorsqu'il voit un mur éventré, il sait aussi comment cela s'est passé. Il a une conscience de la fragilité des choses qui n'est pas à notre portée, et qui ne s'acquière qu'en éprouvant son corps à la dureté des pierres.

Le beau parleur parle pour ne rien faire, il se cache dans ses discours où il trouve une échappatoire. Comme il a toujours la possibilité de «faire le mur», on ne peut pas dire qu'il ait vraiment un sens aigu des responsabilités. L'ajusteur fait et découvre dans ses gestes ce dont il est capable, et ce qu'il doit faire. Il a véritablement le sens du devoir. Il faudrait donc avoir vis-à-vis des mots les mêmes exigences, et manifester la même rigueur dans leur choix : ne pas simplement ajuster les mots, mais trouver les mots qui agissent en nous. Pour cela il faut être attentif à leur résistance propre, à leur matérialité, il faut les essayer patiemment pour sentir leurs effets, et voir si cela passe. Le paresseux n'est pas avare de mots dans ses tentatives, mais, en pesant ses mots, il cherche à être la mesure de l'encre qui coule : ce n'est pas un esthète, il veut une poéthique.


Forêt de hêtre

Mille feuilles de hêtre, feuilles sèches tombées et reposées par les vents, sont couchées sous mon corps. Lorsque je bouge un bras, elles crépitent doucement, je soulève un peu le pied, d'autres se glissent dans un murmure de vague échouée. Je n'ose plus bouger de peur de les sentir disparaître. Dix par hêtre continuent à tomber au dessus de moi lorsque les branches frémissent. Si j'attends encore un peu, pour peu que le vent continue à souffler, j'aurai une couverture. Je pourrai passer la nuit, enfeuillé de hêtre. Mais pour l'instant, mille feuilles ou deux mille, c'est assez de feuilles tassées pour matelasser mon existence.


Temps

Je fixe le San Petrone blanc et pierre. Je respire le vent, et l'odeur du bois saisi par les neiges me transporte au sommet.


Petits papiers

Chaque paresse est un petit mot. Les petits mots et le spectacle des choses : les petits mots éclairent les choses, les choses nourrissent les mots. Il faut cet exercice pour se mettre sous les yeux les passages de la vie, vus dans la lumière d'une règle de vie. Cette règle fragile et incertaine ne se forme et se reforme elle-même que dans cet exercice. Je coupe un mot et je le colle. Je le ramasse pour le déposer dans ma mémoire. Mais j'ai la mémoire qui flanche, alors je note le mot sur un petit papier, je le plie, je le glisse dans ma poche. Un dans ma poche de manteau, un dans mes pantalons, un dans ma chemise... C'est un moyen d'avoir toujours une paresse sous la main, et quelle surprise de la retrouver en fouillant ses poches!


Le poignard

Le matin, quand tu dois te lever, aie cette pensée sous la main : c'est pour faire œuvre de paresseux que je me réveille, je ne quitterai pas mon matelas si je le suis.


Miroir

Regarde-toi agir et demande-toi : «Si je le fais, est-ce par paresse


Bergers

Tous ceux qui, à l'heure de la sieste, jouent de la flûte de Pan.


Souvenirs de la grande maison

J'ai tendance à me souvenir de siestes enfantines lorsque je suis invité à me reposer dans une pièce d'une maison étrangère et amie. Je m'allonge et mon regard flâne alentour. Chaque détail de la chambre est une occasion pour reformer un univers familier. C'est une façon d'apprivoiser un nouveau lieu. Il faut sans doute apaiser une inquiétude secrète, qui nous poursuit inconsciemment depuis tout petit, lorsque nous étions des êtres d'une fibre tendre, sensible au moindre changement de lieu. On ne sait jamais ce qu'il va nous arriver lorsqu'on ferme les yeux sur l'inconnu qui nous environne. On a beau s'endurcir d'expériences, on n'est jamais sûr de rien. En grandissant on déplace ses questions, on se demande si on va réussir à s'endormir, ou si on va bien dormir ; c'est en fait la même incertitude qui s'exprime différemment. Mais cette évocation spontanée est peut-être aussi une manière de renforcer encore le plaisir de cette invitation à partager son coin de monde. Chaque découverte se vit revigorée dans le plaisir des découvertes anciennes ; on sent sa nouveauté en la vivant comme une redécouverte.

Je n'ai aucune peine à raviver les senteurs des meubles cirés et des vieux livres, les grincements souples du parquet de châtaignier, la tendre lumière verte des persiennes, le tintement puissant du haut clocher, donnant sur la fenêtre, qui berçait mes après-midi et mes nuits. Ma grand-mère venait souvent s'allonger avec moi dans un lit dont le matelas de laine s'enfonçait exagérément, comme s'il se blottissait contre nous. Dans la journée le lit était recouvert d'un tissu tressé, marron et rugueux, dont on avait aussi recouvert les murs en bordure, pour donner à l'ensemble une allure de canapé dans cette pièce qui faisait office de bureau. Le soir on découvrait la chose, et c'était mon lit. Ma grand-mère parlait à voix basse, me racontait des histoires. Nous chantonnions parfois. Puis elle fermait les yeux pour m'engager à faire de même. Avec elle, j'étais sérieux et appliqué. Je fermais donc les yeux et je goûtais chaque bruit, je me berçais de sa respiration, j'étais aux anges. Je me réveillais toujours seul, mais parfois j'étais ballotté par son départ. Elle quittait doucement la pièce me croyant endormi, ou feignant de me laisser endormi, pour que je continue seul à me reposer. Il faut aussi apprendre par soi-même. Lorsque j'estimais m'être acquitté de mon office, je poursuivais la sieste en explorant les bibliothèques. Je me souviens des lourds dictionnaires qui s'offraient à moi, d'une encyclopédie fascinante consacrée à la première guerre mondiale, qui faisait l'éloge de l'armée française et dont chaque volume était flanqué d'armoiries en étain qui grattaient les épaisses couvertures avoisinantes lorsqu'on le tirait de son emplacement, je me souviens de carcasses de petits insectes inconnus, au dos vert brillant, qu'on avait rassemblées dans un long emballage en plastique pour confiserie. Et puis des coupe-papier, des cadres, des boites, encore des livres. Les vieux livres d'anatomie jouxtaient les livres dévots et les bibliothèques vertes. J'ai dévoré chacun de ces objets qui m'initiaient aux rêveries de la sieste. Cette pièce de passage, entre la salle à manger au grand miroir et la vaste chambre de mes grands parents, cette petite pièce dans cette maison immense, avec son bureau, son fauteuil, ses bibliothèques et son lit, c'est pour moi le coin où résonne l'âme du casone. à ces souvenirs, chaque sieste me fait vibrer dans notre grande maison.


Sculpter

En m'endormant je me dépouille de mes mots d'homme pour leur laisser suivre leur œuvre propre, irréfléchie. Au réveil, j'ai la bouche pâteuse, je marmonne des phrases inaudibles. Les autres ne comprennent pas ce que je dis, on les comprend. Après ce repos, je me jette aux mots, je plonge sans retenue et je ressors de ce bain méconnaissable, comme recouvert d'algues et de coquillages, comme un pêcheur ravi croulant sous ses filets. Mais lorsque j'expose mes trésors de pêche, les autres ne comprennent pas mieux, il faut se rendre à l'évidence. Alors j'enlève un mot, puis une phrase, comme on décroûte un vieil objet pour lui rendre son brillant. Mais dans l'opération, souvent tout disparaît, et il ne reste plus rien. Je suis comme celui qui s'acharne sur son bloc de marbre au point de le pulvériser ; un sculpteur qui fait disparaître les statues. Cette statue n'était-elle qu'un fantôme ? Où est-elle passée ? Je l'imaginais pourtant présente quelque part là dedans, mais j'ai tout fouillé, j'ai creusé encore, et voilà... Au milieu des débris, des copeaux tout est-il perdu pour autant ? J'ai transpiré à éprouver ainsi tout ce que je croyais avoir trouvé, je peux aller me reposer. Je peux laisser tout cela reposer un peu, pour commencer à nouveau.


Poil dans la main

Qu'as-tu au creux de la main ? Je vois quelque chose qui germe.


Elle s'est faufilée dans la nuit

J'ai donné congé au soleil et j'ai tiré le drapé de la nuit jusqu'à me border les épaules. Blotti contre le sol mœlleux et frais, je l'entends respirer à chacun de mes mouvements. j'appuie légèrement de tout mon corps, je donne des petites pressions pour sentir l'épaisseur de mon matelas. J'ai le talus pour oreiller, les étoiles pour couverture. Et puis je te vois, entre ciel et terre : que fais-tu dans mon lit ?


Paresse, n. f.

Allongée de longs jours, la femme à l'écoute de ce que peut son corps est comme une déesse agissant dans le repos un autre corps encore endormi, ressemblant au sien et différent de lui.


Temps

Tout baigne dans cet air sec. Pas de vent, pas de froid. Juste un air glacial qui ne saisit pas, mais qui impose son silence. Là, rien ne semble pouvoir arrêter la lumière. Tout autour, on est à l'horizon. Aujourd'hui je ferai la sieste assis, éveillé, pour rester lucide comme ce ciel d'hiver.


Aspirons à la sagesse

À chaque fois que je fais mon ménage, je pense à Pyrrhon. Je passe l'aspirateur et je vois l'indifférence des moutons qui s'engouffrent dans cette trompe bruyante. Un rayon de soleil me révèle des tourbillons de flocons dorés qui se soulèvent à mon passage, mais en me penchant je vois aussi la poussière qui repose, en fine couche, sur tous les objets, qui les matelasse en silence. Je vois Pyrrhon qui lave le sol, alors je saisis ma paillasse, je presse la serpillière et j'entends l'eau qui se recueille au fond du seau dans une flopée de gouttelettes. Je répands l'humidité en léchant les tommettes du sol, et déjà, aux jointures, un rouge nouveau apparaît signalant l'évaporation du liquide. Je pose mon pied nu, je pose une trace sèche qui bientôt disparaît. Les tommettes usées, foulées, frottées, s'offrent à nouveau : elles ont une fraîcheur lisse, comme si l'air se reflétait en elles, mais, en même temps, elles ont une tiédeur créatrice, comme si elles rendaient la chaleur du soleil qui les caresse. J'enlève mes vêtements et je m'allonge. Je pense alors à Pyrrhon, qui ne se serait peut-être pas allongé. J'inspire largement et je soupire. Je ne sais que penser, mais je dois rester concentré car il reste la cuisine à laver.


Exerçons notre volonté et notre imagination

Avant de dormir, je me rêveille.


Trou de m